Le jour suivant, 5 novembre, nous partîmes de grand matin. Avant le départ, l'on fit, dans chaque régiment de la Garde, une distribution de moulins à bras pour moudre le blé, si toutefois on en trouvait; mais comme l'on n'avait rien à moudre et que ces meubles étaient pesants et inutiles, l'on s'en débarrassa dans les vingt-quatre heures. Cette journée fut triste, car une partie des malades et des blessés succombèrent; ils avaient, jusqu'à ce jour, fait des efforts surnaturels, espérant atteindre Smolensk, où l'on croyait trouver des vivres et prendre des cantonnements.

Le soir, nous arrêtâmes près d'un bois où l'on donna l'ordre de former des abris, afin de passer la nuit. Un instant après, notre cantinière, Mme Dubois, la femme du barbier de notre compagnie, se trouva malade, et, au bout d'un instant, pendant que la neige tombait, et par un froid de vingt degrés, elle accoucha d'un gros garçon: position malheureuse pour une femme. Je dirai que, dans cette circonstance, le colonel Bodel, qui commandait notre régiment, fit tout ce qu'il était possible de faire pour le soulagement de cette femme, prêtant son manteau pour couvrir l'abri sous lequel était la mère Dubois, qui supporta son mal avec courage. Le chirurgien du régiment n'épargna rien, de son côté; enfin le tout finit heureusement. La même nuit, nos soldats tuèrent un ours blanc qui fut à l'instant mangé.

Après avoir passé la nuit la plus pénible, à cause du grand froid, nous nous mîmes en route. Le colonel prêta son cheval à la mère Dubois, qui tenait son nouveau-né dans les bras, enveloppé dans une peau de mouton; tant qu'à elle, on la couvrit avec les capotes de deux hommes de la compagnie, morts dans la nuit.

Ce jour-là, qui était le 6 novembre, il faisait un brouillard à ne pas y voir, et un froid de plus de vingt-deux degrés; nos lèvres se collaient, l'intérieur du nez, ou plutôt le cerveau se glaçait; il semblait que l'on marchait au milieu d'une atmosphère de glace. La neige, pendant tout le jour, et par un vent extraordinaire, tomba par flocons, gros comme personne ne les avait jamais vus; non seulement l'on ne voyait plus le ciel, mais ceux qui marchaient devant nous.

Lorsque nous fûmes près d'un mauvais village[25], nous vîmes une estafette arriver à franc étrier, demandant après l'Empereur. Nous sûmes, un instant après, que c'était un général apportant la nouvelle de la conspiration de Malet, qui venait d'avoir lieu à Paris.

[Note 25: Ce village se nomme Mickalowka. (Note de l'auteur.)]

Comme l'endroit où nous étions arrêtés était près d'un bois, et que, pour se remettre en route, il fallait beaucoup attendre à cause que le chemin était étroit, l'on se trouvait beaucoup de monde en masse, et comme nous étions plusieurs amis réunis sur le bord de la route, frappant des pieds pour ne pas être saisis du froid, causant de nos malheurs et de la faim qui nous dévorait, je sentis, tout à coup, l'odeur du pain chaud. Aussitôt je me retourne, et derrière et près de moi, je vois un individu enveloppé d'une grande pelisse garnie de fourrures, sous laquelle sortait l'odeur du pain qui m'avait monté au nez. Aussitôt je lui adresse brusquement la parole, en lui disant: «Monsieur, vous avez du pain; vous allez m'en vendre!» Comme il allait se retirer, je le saisis par le bras. Alors, voyant qu'il n'y avait plus moyen de se débarrasser de moi, il tira de dessous sa pelisse, une galette encore toute chaude que je saisis avec avidité d'une main, tandis que de l'autre, je lui présentai une pièce de cinq francs pour la lui payer. Mais, à peine l'avais-je dans la main, que mes amis, qui étaient auprès de moi, tombèrent dessus comme des enragés, et me l'arrachèrent. Il ne me resta, pour ma part, que le morceau que je tenais sous le pouce et les deux premiers doigts de la main droite.

Pendant ce temps, le chirurgien-major de l'armée, car c'en était un, disparut. Il fit bien, car on l'aurait peut-être assommé pour avoir le reste. Il est probable qu'étant arrivé des premiers dans le petit village dont j'ai parlé, il aura eu le bonheur de trouver de la farine, et, en attendant que nous fussions arrivés, il aura fait de la galette.

Depuis plus d'une demi-heure que nous étions dans cette position, plusieurs hommes avaient succombé à l'endroit où nous étions. Beaucoup d'autres étaient tombés dans la colonne, lorsqu'elle était en marche. Enfin, nos rangs commençaient à s'éclaircir, et nous n'étions qu'au commencement de nos misères! Lorsque l'on s'arrêtait afin de prendre quelque chose au plus vite, l'on saignait les chevaux abandonnés, ou ceux que l'on pouvait enlever sans être vu; l'on en recueillait le sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait. Mais il arrivait souvent qu'au moment où l'on venait de le mettre au feu, l'on était obligé de le manger, soit que l'ordre du départ arrivât, ou que les Russes fussent trop près de nous. Dans ce dernier cas, l'on ne se gênait pas autant, car j'ai vu quelquefois une partie manger tranquillement, pendant que l'autre empêchait, à coups de fusil, les Russes de s'avancer. Mais lorsqu'il y avait force majeure et qu'il fallait quitter le terrain, on emportait la marmite, et chacun, en marchant, puisait à pleines mains et mangeait; aussi avait-on la figure barbouillée de sang.

Souvent, lorsque l'on était obligé d'abandonner des chevaux, parce que l'on n'avait pas le temps de les découper, il arrivait que des hommes restaient en arrière exprès, en se cachant, afin qu'on ne les forçât point à suivre leur régiment. Alors, ils tombaient sur cette viande comme des voraces; aussi était-il rare que ces hommes reparussent, soit qu'ils fussent pris par l'ennemi, ou morts de froid.