J'avais déjà réuni cinq hommes du régiment, dont trois avaient perdu leurs armes dans la bagarre. Je leur avais fait faire du feu. J'avais toujours les yeux fixés sur le pont; j'en vis sortir un homme enveloppé d'un manteau blanc: poussé par ceux qui le suivaient, il alla tomber sur un cheval abattu, sur la gauche du pont. Il se releva avec beaucoup de peine, fit encore quelques pas, tomba de nouveau, se releva de même, pour venir ensuite retomber près de notre feu. Il resta un instant dans cette position; pensant qu'il était mort, nous allions le mettre à l'écart et prendre son manteau, mais il leva la tête en me regardant. Alors il se mit sur les genoux, il me reconnut. C'était l'armurier du régiment; il se mit à se lamenter en me disant: «Ah! mon sergent! quel malheur! J'ai tout perdu, chevaux, voitures, lingots, fourrures! Il me restait encore un mulet que j'avais amené d'Espagne. Je viens d'être obligé de l'abandonner. Il était encore chargé de mes lingots et de mes fourrures! J'ai passé le pont sans toucher les planches, car j'ai été porté, mais j'ai manqué de mourir!» Je lui dis qu'il était encore très heureux et qu'il devait remercier la Providence s'il arrivait en France, pauvre, mais avec la vie.
Le nombre d'hommes qui arrivaient autour de notre feu nous força de l'abandonner et d'en recommencer un autre, quelques pas en arrière. Le désordre allait toujours croissant, mais ce fut bien pis, un instant après, lorsque le maréchal Victor fut attaqué par les Russes et que les boulets et les obus commençaient à tomber dans la foule. Pour comble de malheur, la neige recommença avec force, accompagnée d'un vent froid. Le désordre continua toute la journée et toute la nuit et, pendant ce temps, la Bérézina charriait, avec les glaçons, les cadavres d'hommes et de chevaux, et des voitures chargées de blessés qui obstruaient le pont et roulaient en bas. Le désordre devint plus grand encore lorsque, entre huit et neuf heures du soir, le maréchal Victor commença sa retraite. Ce fut sur un mont de cadavres qu'il put, avec sa troupe, traverser le pont. Une arrière-garde faisant partie du 9e corps était encore restée de l'autre côté et ne devait quitter qu'au dernier moment. La nuit du 28 au 29 offrait encore à tous ces malheureux, sur la rive opposée, la possibilité de gagner l'autre bord; mais, engourdis par le froid, ils restèrent à se chauffer avec les voitures que l'on avait abandonnées et brûlées exprès pour les en faire partir.
Je m'étais retiré en arrière avec dix-sept hommes du régiment et un sergent nommé Rossière. Un soldat du régiment le conduisait. Il était devenu, pour ainsi dire, aveugle, et il avait la fièvre[55]. Par pitié, je lui prêtai ma peau d'ours pour se couvrir, mais il tomba beaucoup de neige pendant la nuit, elle se fondait sur la peau d'ours par suite de la chaleur du grand feu et, par la même raison, se séchait. Le matin, lorsque je fus pour la reprendre, elle était devenue tellement dure, qu'il me fut impossible de m'en servir: je dus l'abandonner. Mais, voulant qu'elle fût encore utile, j'en couvris un homme mourant.
[Note 55: J'ai su, depuis, que le sergent avait eu le bonheur de revenir en France. Comme il avait beaucoup d'argent, il trouva un juif qui le conduisit à Koenigsberg; mais en France, étant devenu fou, il se brûla la cervelle. (Note de l'auteur.)]
Nous avions passé une mauvaise nuit. Beaucoup d'hommes de la Garde impériale avaient succombé: il pouvait être sept heures du matin. C'était le 29 novembre. J'allai encore auprès du pont, afin de voir si je rencontrerais des hommes du régiment. Ces malheureux, qui n'avaient pas voulu profiter de la nuit pour se sauver, venaient, depuis qu'il faisait jour, mais trop tard, se jeter en masse sur le pont. Déjà l'on préparait tout ce qu'il fallait pour le brûler. J'en vis plusieurs qui se jetèrent dans la Bérézina, espérant la passer à la nage sur les glaçons, mais aucun ne put aborder. On les voyait dans l'eau jusqu'aux épaules, et là, saisis par le froid, la figure rouge, ils périssaient misérablement. J'aperçus, sur le pont, un cantinier portant un enfant sur sa tête. Sa femme était devant lui, jetant des cris de désespoir. Je ne pus en voir davantage; c'était au-dessus de mes forces. Au moment où je me retirais, une voiture dans laquelle était un officier blessé, tomba en bas du pont avec le cheval qui la conduisait, ainsi que plusieurs hommes qui accompagnaient[56]. Enfin, je me retirai. On mit le feu au pont; c'est alors, dit-on, que des scènes impossibles à peindre se sont passées. Les détails que je viens de raconter ne sont que l'esquisse de l'horrible tableau.
[Note 56: C'est ainsi que périt M. Legrand, frère du docteur Legrand, de Valenciennes. Il avait été blessé à Krasnoé. Il était arrivé jusqu'à la Bérézina. Un instant après la scène que je viens de tracer, et au moment où les Russes tiraient sur le pont, l'on m'a assuré qu'il avait encore reçu une blessure avant d'être précipité, lui et sa voiture. (Note de l'auteur.)]
Je venais d'être prévenu que le régiment allait passer; il venait de quitter la position de la veille. Je fis prendre les armes aux hommes, réunis au nombre de 23, sans compter notre armurier. Lorsque le régiment passa, chacun rentra dans sa compagnie.
Nous étions en marche: il pouvait être neuf heures. Nous traversâmes un terrain boisé et coupé par des marais que nous passâmes sur des ponts construits en bois de sapin résineux de deux mille pieds de longueur, que les Russes n'avaient pas eu, heureusement pour nous, le bonheur de brûler. L'on s'arrêta pour attendre ceux qui étaient encore derrière. Il faisait un peu de soleil. Je m'assis sur le sac de Gros-Jean et je m'endormis, mais un officier, M. Favin, s'en étant aperçu, vint me tirer par les oreilles, par les cheveux; d'autres me donnaient des coups de pied dans le derrière, sans pouvoir m'éveiller. Enfin il fallut que plusieurs prennent le parti de me lever, car c'en était fait: mon sommeil était celui de la mort et, cependant, j'étais fâché que l'on m'eût réveillé.
Beaucoup d'hommes, que l'on croyait perdus, arrivaient encore des bords de la Bérézina. Il y en avait qui s'embrassaient, se félicitaient, comme si l'on venait de passer le Rhin, dont nous étions encore éloignés de quatre cents lieues! On se croyait tellement sauvés que, revenus à des sentiments moins indifférents, on plaignait, on regrettait ceux qui avaient eu le malheur de rester en arrière. Pour ne plus m'endormir, on me conseilla de marcher un peu en avant. C'est ce que je fis.