De la Bérézina à Wilna.—Les juifs.

Il n'y avait pas une demi-heure que je marchais en avant du régiment, lorsque je rencontrai un sergent des fusiliers-chasseurs que je connaissais. Comme je lui voyais l'air assez content (chose excessivement rare), je lui demandai s'il avait quelque chose à manger: «J'ai, me dit-il, trouvé quelques pommes de terre dans le village où nous sommes». Alors je levai la tête et m'aperçus que nous étions, effectivement, dans un village. Je ne l'avais pas encore remarqué, marchant toujours absorbé, et la tête baissée.

Au nom de pommes de terre, je l'arrêtai pour lui demander dans quelle maison du village il les avait trouvées. Je m'empressai d'y courir, autant que mes jambes me le permettaient, et j'eus le bonheur, après bien des recherches et du mal, de trouver, sous un four, trois petites pommes de terre, un peu plus grosses que des noix, que je fis cuire à moitié dans un feu abandonné et un peu écarté de la route, dans la crainte d'être vu. Lorsqu'elles furent cuites assez, je les mangeai avec un morceau de cheval, mais sans goût, car la fièvre que j'avais depuis plusieurs jours m'avait cassé l'appétit; aussi je jugeais que, si cela devait durer encore quelques jours, j'étais perdu.

Le régiment venant à passer, je repris mon rang, et nous marchâmes jusqu'à Ziembin, où l'Empereur était déjà arrivé avec une partie de la Garde. Nous le vîmes qui regardait du côté de la route de Borisow, sur notre gauche, où l'on disait que les Russes venaient. Quelques cavaliers de la Garde s'étaient portés en avant, mais les Russes ne se montrèrent pas, ce jour-là. L'Empereur alla coucher à Kamen, avec la moitié de la Garde, et nous, les fusiliers-grenadiers et chasseurs, nous couchâmes en arrière de cet endroit.

Le 30, le quartier impérial coucha à Plechnitzié, et nous, nous bivouaquâmes en arrière. Le lendemain, lorsque nous y arrivâmes, nous apprîmes que, le 29, le maréchal Oudinot, qui s'était retiré dans cet endroit après avoir été blessé, le 28, à la Bérézina, avait failli être pris; que les Russes, au nombre de deux mille, avec deux pièces de canon, y étaient entrés, mais que le maréchal, quoique blessé, s'était défendu avec vingt-cinq hommes, tant officiers que soldats, malheureux et blessés, dans une maison où ils s'étaient retranchés; que les Russes, étonnés des dispositions de défense que faisait le maréchal, avec le peu d'hommes qui l'accompagnaient, s'étaient retirés sur une hauteur qui domine l'endroit, et que, de là, ils firent le siège de la maison, jusqu'au moment où de la troupe de la Confédération du Rhin, et une partie de la Garde, arriva avec l'Empereur. Nous remarquâmes la baraque, en passant: elle était percée de plusieurs coups de boulets; mais nous ne pûmes comprendre comment deux mille Cosaques n'avaient pas eu assez de courage pour prendre d'assaut une baraque en bois, où vingt-cinq hommes s'étaient retirés pour se défendre, il est vrai, jusqu'à la mort.

Le lendemain 1er décembre, nous partîmes de grand matin. Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village où les fusiliers-chasseurs avaient couché; ils nous attendaient, afin de partir avec nous. En y arrivant, je m'informai si l'on n'y trouvait rien à acheter: un sergent-major des chasseurs me dit que, chez le juif où il avait logé, se trouvait du genièvre. Je le priai de m'y conduire. Étant dans la maison, j'aperçus le juif avec une longue, barbe, et, m'adressant à lui fort poliment en allemand, je lui demandai s'il avait du genièvre à me vendre. Il me répondit d'un ton brusque: «Je n'en ai plus, les Français me l'ont pris!» À cela je n'avais rien à répondre, mais, comme je connaissais cette race d'hommes, je n'ajoutai pas foi aux paroles qu'il me disait, car ce n'était que la crainte de ne pas être payé qui lui faisait dire qu'il n'en avait plus. Tout à coup, une jeune fille de quatorze à quinze ans descendit d'un grand poêle en terre, sur lequel elle était assise, et s'approchant de moi, me dit: «Si tu veux me donner le galon que tu as là, je te donnerai un verre d'eau-de-vie!» Je consentis à ce qu'elle voulait; aussitôt, elle détacha le large galon en argent qui soutenait la carnassière que je portais au côté, d'une valeur de plus de trente francs, et que j'apportais de Moscou. Lorsqu'il fut en sa possession, elle le cacha dans son sein; ensuite elle le remplaça par une mauvaise corde. Si je l'avais laissée faire, elle m'aurait pris la giberne du docteur que j'avais enlevée au Cosaque; elle s'était aperçue qu'elle était garnie en argent. Un instant après, elle m'apporta un mauvais verre de genièvre que j'avalai avec peine, tant j'avais l'estomac resserré.

La jeune juive me donna encore un petit fromage d'une forme ovale, gros comme un oeuf de poule, et qui avait l'odeur de l'anis. Je le mis précieusement dans ma carnassière, et je sortis.

À peine avais-je pris l'air, que le malheureux verre de genièvre, au lieu de descendre dans l'estomac, me monta à la tête. Il fallait passer sur un corps d'arbre qui servait de pont, sur un large et profond fossé rempli de neige. Je le passai en dansant, sans tomber, et je courus jusqu'au milieu du régiment, en faisant la même chose. Je fis mieux, j'allai prendre de mes camarades par les bras, en chantant et en voulant les faire danser. Plusieurs de mes amis, et même des officiers, se réunirent autour de moi, en me demandant ce que j'avais: pour toute réponse je dansais, et je chantais. D'autres me regardaient avec indifférence. Le sergent-major de la compagnie, me conduisant à quelques pas du régiment, me demanda d'où je venais. Je lui dis que j'avais bu la goutte: «Et où?—Viens avec moi», lui dis-je. Il me suivit, nous passâmes sur l'arbre, en nous tenant par la main. À peine étions-nous de l'autre côté, que je me sentis saisir par un bras: c'était un de mes amis un Liégeois[57], sergent-major, qui venait savoir ce que j'avais.

[Note 57: Leboude. (Note de l'auteur.)]

Lorsque nous fûmes chez le juif, je leur dis que, s'ils avaient des galons d'or ou d'argent, ils auraient du genièvre: «Si ce n'est que cela, dit le Liégeois, en voilà!» Il avait un joli bonnet en peau d'Astrakan, dont le tour était garni d'un large galon en or; il le donna. Ce fut encore la jeune juive qui fit l'affaire, qui le décousit. On nous donna du genièvre; ensuite nous sortîmes, mais à peine étions-nous hors de la maison, que la folie me reprit encore plus fort, ainsi qu'au Liégeois, de sorte que je recommence à danser, et le Liégeois aussi. Le sergent-major regardait en nous engageant de marcher pour rejoindre le régiment. Pour toute réponse, nous le prenons chacun par un bras et nous nous dirigeons du côté du fossé, sur l'arbre qui sert de pont, toujours en dansant. Arrivé là, le Liégeois glisse, tombe, et entraîne le sergent-major ainsi que moi dans le fossé et dans la neige qui recouvrait plus de deux cents cadavres, que l'on y avait jetés depuis deux jours[58]. À cette chute inattendue, le sergent-major jette un cri de terreur et de colère, sans cependant s'être fait mal, ni nous non plus. Ensuite il se met à jurer après nous et le Liégeois à chanter; me prenant par les mains, il voulait me faire danser.