Jusqu'à la porte de la ville, nous ne rencontrâmes personne. Arrivés à la porte, nous ne vîmes personne pour la garder, pas une sentinelle: les Russes pouvaient y entrer aussi facilement que nous. Lorsque nous fûmes en face de la première maison sur notre gauche, j'aperçus de la lumière par le soupirail de la cave et, me baissant, je vis que c'était une boulangerie, et que l'on venait d'y cuire du pain. Depuis que nous nous étions approchés de la maison, l'odeur nous en montait fortement au nez. Mon camarade frappa; aussitôt l'on vint demander ce que nous voulions. Nous répondîmes: «Ouvrez, nous sommes des généraux!» De suite l'on ouvrit, et nous entrâmes. On nous fit passer dans une grande chambre où nous vîmes beaucoup d'officiers supérieurs étendus à terre. On ne s'inquiéta pas de savoir si nous étions ce que nous nous étions annoncés, car depuis longtemps, l'on avait peine à reconnaître un officier supérieur d'avec un soldat.
Une grosse femme se tenait debout contre la porte de la cave; nous lui demandâmes si elle avait du pain à nous vendre. Elle nous répondit que non, qu'il n'y en avait pas de cuit, et, en même temps, elle nous offrit de descendre dans la cave, qui était la boulangerie, afin de nous en assurer. Un officier, qui était couché sur une botte de paille et enveloppé dans une grande pelisse, se leva et descendit avec nous. Nous vîmes deux garçons boulangers qui dormaient. Nous regardâmes de tous côtés, nous ne vîmes rien, et nous commencions à croire que cette femme ne nous avait pas trompés, quand, tout à coup, en me baissant, j'aperçus, sous le pétrin, un grand panier que je tirai à moi. À notre grande surprise, nous vîmes qu'il contenait sept grands pains blancs, de trois à quatre livres, aussi beaux que ceux qu'on fait à Paris. Quel bonheur! Quelle trouvaille pour des hommes qui n'en avaient pas mangé depuis cinquante jours! Je commençai par m'emparer de deux, que je mis sous mes bras et sous mon collet, mon camarade en fit autant, et l'officier prit les trois autres: cet officier était Fouché, grenadier vélite, alors adjudant-major dans un régiment de la Jeune Garde, actuellement maréchal de camp. Nous sortîmes de la cave: la femme était encore debout à la porte; nous lui dîmes que nous reviendrions le matin, lorsqu'il y aurait du pain de cuit. Pour être débarrassée de nous, ne s'apercevant pas de ce que nous emportions, elle nous ouvrit la porte, et nous fûmes dans la rue[61].
[Note 61: Depuis ce temps, j'ai revu M. le général Fouché, et lui rappelant cet épisode de Wilna, il me dit qu'après notre sortie de la maison, il manqua d'être assassiné par ceux qui étaient dans la même maison et par les personnes de la maison qui voulaient lui faire payer celui que nous avions emporté. (Note de l'auteur.)]
Une fois libres, laissant tomber nos fusils dans la neige, nous nous mîmes à mordre dans nos pains comme des voraces, mais, comme j'avais les lèvres toutes fendues, je ne pouvais ouvrir la bouche pour mordre comme je l'aurais voulu.
Dans ce moment, nous aperçûmes deux individus qui nous demandèrent si nous n'avions rien à vendre ou à changer: nous reconnûmes des juifs. Je commençai par leur dire que nous avions des billets de banque russes, qu'ils étaient de cent roubles, et combien ils voulaient en donner: «Cinquante!» nous dit le premier en allemand. «Cinquante-cinq!» dit l'autre. «Soixante!» reprend le premier. Enfin il finit par nous en offrir soixante-dix-sept, et je mis encore pour condition qu'il nous payerait du café au lait. Il y consentit. Le second vint derrière moi, en me disant: «Quatre-vingts!» Mais le marché était arrêté et, comme on nous avait promis du café au lait, nous n'aurions pas voulu, pour vingt francs de plus au billet, faire marché avec d'autres.
Le juif avec qui nous venions de faire affaire nous conduisit chez un banquier, car lui n'était qu'un agent d'affaires. Le banquier était aussi juif. Lorsque nous y fûmes, on nous demanda nos billets; nous en avions neuf. Pour mon compte, j'en avais trois. Après les avoir donnés, on les regarda minutieusement comme les juifs regardent. Ensuite, ils passèrent dans une autre chambre, et nous, en attendant nous nous assîmes sur un banc où nous pûmes, provisoirement, caresser notre pain. Le juif qui nous avait conduits était resté avec nous, mais, un instant après, on le fit passer dans une chambre où était le banquier. Alors nous pensâmes que c'était pour nous remettre notre argent, et nous attendîmes tranquillement.
L'envie que nous avions de boire du café nous fit perdre patience; nous appelâmes le patron, mais personne ne parut. L'idée que l'on voulait nous voler me vint de suite; j'en fis part à mon camarade, qui pensa comme moi. Alors, pour mieux se faire entendre, il donna un grand coup de crosse de fusil contre une espèce de comptoir. Comme personne ne paraissait encore, il redoubla contre une cloison en planches de sapin qui faisait séparation avec la chambre où étaient nos fripons. Nous les vîmes qui avaient l'air de se concerter. Ayant demandé notre argent, on nous dit d'attendre; mais mon camarade chargea son arme en présence de toute la bande, et moi je sautai au cou de celui qui nous avait conduits, en lui demandant nos billets. Lorsqu'ils virent que nous étions déterminés à faire quelque scène qui n'aurait pas tourné à leur avantage, ils s'empressèrent de nous compter notre argent dont les deux tiers en or. Prenant celui qui nous avait conduits, nous le fîmes sortir avec nous; lorsque nous fûmes dans la rue, il protesta que tout ce qui venait de se passer n'était pas de sa faute. Nous voulûmes bien le croire, en considération du café qu'il nous avait promis. Il nous conduisit chez lui, où il tint parole.
Lorsque nous eûmes mangé, mon camarade voulut retourner au faubourg, mais, tant qu'à moi, me trouvant trop fatigué et même malade, je me décidai d'attendre le jour où j'étais, et, comme il s'y trouvait deux cavaliers bavarois, je me crus en sûreté; j'avais mis mon argent dans ma ceinture et mon pain dans mon sac. Je me couchai sur un canapé: il pouvait être quatre heures du matin.
Il n'y avait pas une demi-heure que je reposais, lorsque des coliques insupportables me prirent, je fus forcé de me lever; après, suivirent des maux de coeur, et je rendis tout ce que j'avais dans le corps; ensuite j'eus un dérangement qui ne me donna pas un moment de repos, de sorte que je pensais que le juif m'avait empoisonné. Je me crus perdu, car j'étais tellement faible, que je ne pus prendre la bouteille à l'eau-de-vie que j'avais dans mon sac. Je priai un des cavaliers bavarois de m'en donner à boire. Après en avoir pris un peu, je me trouvai mieux; alors je me remis sur le canapé, où je m'assoupis. Je ne sais combien de temps je restai dans cette position, mais, lorsque je m'éveillai, je trouvai que l'on m'avait enlevé mon pain dans mon sac. Il ne m'en restait plus qu'un morceau, que j'avais mis dans ma carnassière, avec ma bouteille d'eau-de-vie qui, fort heureusement, était pendue à mon côté. Mon bonnet de rabbin, que je mettais sous mon schako, avait aussi disparu, ainsi que les cavaliers bavarois. Ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus, mais bien ma position, qui était véritablement critique: indépendamment de mon dérangement de corps, mon pied droit était gelé et ma plaie s'était ouverte. La première phalange du doigt du milieu de la main droite était prête à tomber; la journée de la veille, avec le froid de vingt-huit degrés, avait tellement envenimé mon pied, qu'il me fut impossible de remettre ma botte. Je me vis forcé de l'envelopper de chiffons, après l'avoir graissé avec la pommade que l'on m'avait donnée chez le Polonais, et par-dessus tout, une peau de mouton que j'attachai avec des cordes. J'en fis autant à la main droite.
Je me disposais à sortir, lorsque le juif m'engagea à rester. Il me dit qu'il y avait du riz à me vendre: je lui en achetai une portion, pensant que cela me serait bon pour arrêter le mal. Je le priai de me procurer un vase pour le faire cuire; il alla me chercher une petite bouilloire en cuivre rouge que j'attachai sur mon sac avec ma botte, ensuite je sortis de la maison après lui avoir donné dix francs.