Lorsque je fus dans la rue, j'entendis des cris de désespoir: j'aperçus une femme pleurant sur un cadavre à la porte d'une maison. Cette femme m'arrêta pour me dire de la secourir, de lui faire rendre tout ce qu'on lui avait pris: «Depuis hier, me dit-elle, je suis logée dans la maison que vous voyez, chez des scélérats de juifs. Mon mari était fort malade: pendant la nuit, ils nous ont pris tout ce que nous avions, et ce matin, je suis sortie pour aller me plaindre. Voyant que je ne pouvais avoir de secours de personne, je suis revenue pour soigner mon pauvre mari; mais lorsque je suis arrivée ici, jugez de mon effroi en voyant, à la porte de la maison, un cadavre! Ces scélérats avaient profité de ce que j'étais sortie pour l'assassiner! Monsieur, continua-t-elle, ne m'abandonnez pas! Venez avec moi!» Je lui répondis qu'il m'était impossible, mais que ce qu'elle pouvait faire de mieux était de se réunir à ceux qui partaient. Elle me fit signe de la main que c'était impossible, et comme, depuis un moment, j'entendais des coups de fusil, je laissai cette malheureuse et me dirigeai du côté de Kowno, où j'arrivai au milieu de dix mille hommes de toutes armes, femmes, enfants se pressant, se poussant afin de passer les premiers.

Le hasard me fit rencontrer un capitaine de la Jeune Garde qui était mon pays[62]. Il était avec son lieutenant, son domestique et un mauvais cheval. Le capitaine n'avait plus de compagnie, le régiment n'existait plus. Je lui contai mes peines, il me donna un peu de thé et un morceau de sucre, mais, un instant après, une autre masse de monde arriva derrière nous, qui nous sépara. À la tête de la première cohue, un tambour battait la marche de retraite, probablement à la tête d'un détachement de la garnison que je n'ai pu voir. Nous marchâmes pendant plus d'une demi-heure; nous arrivâmes à l'extrémité du faubourg. Alors on commença à respirer, et chacun marcha comme il put. Lorsque je fus hors de la ville, je ne pus m'empêcher de faire des réflexions en pensant à notre armée qui, cinq mois avant, était entrée, dans cette capitale de la Lithuanie, nombreuse et fière, et qui en sortait misérable et fugitive.

[Note 62: M. Débonnez, de Condé, tué à Waterloo, chef de bataillon. (Note de l'auteur).]

X

De Wilna à Kowno.—Le chien du régiment.—Le maréchal Ney.—Le trésor de l'armée.—Je suis empoisonné.—La «graisse de voleur».—Le vieux grenadier.—Faloppa.—Le général Roguet.—De Kowno à Elbing.—Deux cantinières.—Aventures d'un sergent.—Je retrouve Picart.—Le traîneau et les juifs.—Une mégère.—Eylau.—Arrivée à Elbing.

Nous n'étions encore qu'à un quart de lieue de la ville quand nous aperçûmes les Cosaques à notre gauche, sur les hauteurs et dans la plaine, à notre droite. Cependant ils n'osaient se hasarder de venir à notre portée. Après avoir marché quelque temps, je rencontrai le cheval d'un officier du train d'artillerie, tombé et abandonné. Il avait, sur le dos, une schabraque en peau de mouton: c'était précisément ce qu'il fallait pour couvrir mes pauvres oreilles, car il m'eût été impossible d'aller bien loin sans m'exposer à les perdre. J'avais, dans ma carnassière, des ciseaux provenant de la trousse du docteur, trouvée sur le Cosaque que j'avais tué le 23 novembre. Je voulus me mettre à l'ouvrage pour en couper et faire ce que nous appelions des oreillères, afin de remplacer le bonnet de rabbin, mais ayant la main droite gelée et l'autre fortement engourdie, je ne pus parvenir à mon but. Déjà je me désespérais, lorsqu'un second arriva, plus fort et plus vigoureux que moi; il était de la garnison de Wilna. Il coupa avec un couteau la sangle qui retenait la schabraque, ensuite il m'en donna la moitié. En attendant que je pusse l'arranger convenablement, je la mis sur la tête et continuai à marcher.

Deux coups de canon se firent entendre, ensuite la fusillade: c'était le maréchal Ney qui sortait de la ville en faisant l'arrière-garde, et qui était aux prises avec les Russes. Ceux qui ne pouvaient plus combattre doublèrent le pas autant qu'il leur était possible; je voulus faire comme eux, mais mon pied gelé et ma mauvaise chaussure m'en empêchaient, puis les coliques qui me prenaient à chaque instant et qui me forçaient de m'arrêter, faisaient que je me trouvais toujours des derniers. J'entendis derrière moi un bruit confus: je fus heurté par plusieurs soldats de la Confédération du Rhin qui fuyaient. Je tombai de tout mon long dans la neige et, aussitôt, d'autres me passèrent sur le corps. Ce fut avec beaucoup de peine que je me relevai, car j'étais abîmé de douleurs, mais comme j'étais habitué aux souffrances, je ne dis rien. J'aperçus, pas loin de moi, l'arrière-garde; je me crus perdu si, malheureusement, elle venait à me dépasser, mais le contraire arriva, car le maréchal la fit arrêter sur une petite éminence, afin de donner le temps à d'autres hommes que l'on apercevait de sortir encore de la ville pour nous rejoindre. Le maréchal avait avec lui, pour contenir l'ennemi, environ trois cents hommes.

J'aperçus devant moi un individu que je reconnus, à sa capote, pour être un homme du régiment. Il marchait fortement courbé, en paraissant accablé sous le poids d'un fardeau qu'il portait sur son sac et sur ses épaules. Faisant un effort pour me rapprocher de lui, je fus à même de voir que le fardeau était un chien et que l'homme était un vieux sergent du régiment nommé Daubenton[63]; le chien qu'il portait était le chien du régiment, que je ne reconnaissais pas.

[Note 63: Le sergent Daubenton était un vieux brave qui avait fait les campagnes d'Italie. (Note de l'auteur).]

Je lui témoignai ma surprise de le voir chargé d'un chien, puisque lui-même avait de la peine à se traîner, et, sans lui donner le temps de me répondre, je lui demandai si c'était pour le manger; que, dans ce cas, le cheval était préférable: «Hélas! non, me répondit-il, j'aimerais mieux manger du Cosaque; tu ne reconnais donc pas Mouton, qui a les pattes gelées et qui ne peut plus marcher?—C'est vrai, lui dis-je, mais qu'en veux-tu faire?» Tout en marchant, Mouton, à qui j'avais passé la main droite emmaillotée sur le dos, leva la tête pour me regarder et sembla me reconnaître. Daubenton m'assura que, depuis sept heures du matin, et même avant, les Russes étaient dans les premières maisons du faubourg où nous avions logé: que tout ce qui restait de la Garde en était parti à six, et qu'il était certain que plus de douze mille hommes de l'armée, officiers et soldats, qui ne pouvaient plus marcher, étaient restés au pouvoir de l'ennemi. Pour lui, il avait failli subir le même sort par dévouement pour son chien; il voyait bien qu'il serait obligé de l'abandonner sur la route, dans la neige: la veille du jour où nous étions arrivés à Wilna, par vingt-huit degrés, il avait eu les pattes gelées et, ce matin, voyant qu'il ne pouvait plus marcher, il avait résolu de l'abandonner sans qu'il s'en aperçoive; mais ce pauvre Mouton se doutait qu'il voulait partir sans lui, car il se mit tellement à hurler qu'à la fin il se décida à le laisser suivre. Mais à peine avait-il fait dix pas dans la rue, il s'aperçut que son malheureux chien tombait à chaque instant sur le nez: alors il se l'était fait attacher sur les épaules et sur son sac, et c'était de cette manière qu'il avait rejoint le maréchal Ney, qui faisait l'arrière-garde avec une poignée d'hommes.