Ensuite elle ordonna à Susanne de s'abstenir désormais de toutes marques d'affection ou de sympathie envers la barbare obstinée, comme elle appelait Alda.

"Hélas! dit Susanne, je suis sa seule amie, et si je l'abandonne dans l'état de faiblesse et d'affliction où elle est en ce moment, elle mourra de douleur, faute de soins et de consolations. Nulle autre créature n'aura pitié de l'étrangère désolée, si vous la privez des faibles secours de la seule personne qui s'intéresse à sa misère."

Ce touchant appel était perdu auprès de l'orgueilleuse Romaine, qui répondit avec froideur: "La négligence et la solitude humilieront peut-être sa fierté, et il est possible qu'elle se soumette aux circonstances quand elle sera privée de sa compagne de rébellion."

En vain Susanne protesta qu'elle emploierait toute son influence sur l'esprit de la jeune Bretonne pour l'engager à céder devant l'autorité de ceux que les lois de la guerre avaient rendus ses maîtres; la cruelle Lélia, déterminée à obtenir l'exécution de cet ordre tyrannique, et sans égard pour les supplications et les larmes de Susanne, la fit conduire et garder dans un lieu reculé du palais, afin de lui ôter toute possibilité de visiter en secret son infortunée compagne.

Quand la jeune Bretonne se trouva abandonnée, comme elle le supposait, de la seule amie qu'elle eût sur la terre, son indignation et sa colère ne connurent point de bornes, et aggravèrent tellement sa maladie, qu'elle fut reprise de violents accès de fièvre. Quelquefois, dans son délire, elle reprochait amèrement à Susanne de la délaisser dans son malheur; d'autres fois, s'adressant à celle-ci comme si elle eût pu l'entendre, elle la suppliait d'une voix touchante de revenir; et si elle croyait entendre la bruit d'un pas près de la chambre solitaire, elle étendait ses bras du côté de la porte et appelait son amie absente avec les expressions les plus tendres. Mais elle cherchait en vain ce doux et familier visage; vainement pour le voir apparaître elle poussa des cris perçants: les seuls échos de la vaste chambre répondaient à sa triste voix.

Les jours succédèrent et Susanne ne venait pas. Alda commença à concevoir la crainte que son absence pût provenir d'une cause pire encore que la négligence, un accident ou même la maladie. Les esclaves étant une propriété souvent transmise d'un maître à un autre, il était probable que sa bien-aimée Susanne avait été vendue et emmenée. La seule conjecture d'un si grand malheur était une cruelle angoisse, et, quand cette pensée traversa l'esprit de la malheureuse Alda, elle se tordit les mains et pleura à chaudes larmes, ne pouvant s'arrêter même à la possibilité d'un tel surcroît de malheur.

Sa nourriture lui était toujours apportée par une méchante vieille nommée Narsa, espèce de surintendante des femmes esclaves de la maison de Marcus Lélius. Alda n'avait jamais daigné échanger une parole avec elle pendant toute la durée de son esclavage. C'était la première personne de qui la princesse déchue eût souffert la contrainte et de mauvais traitements corporels, et elle ne la regardait qu'avec un sentiment mêlé de haine et de mépris. Cependant l'ardent désir qu'elle éprouvait d'avoir des nouvelles de son amie et de connaître la cause de son absence inaccoutumée fut assez puissant sur elle pour vaincre la répugnance que lui inspirait Narsa et la décider à lui parler, et elle pria la vieille femme d'un ton de voix suppliant de lui apprendre la raison pour laquelle Susanne avait été tant de jours sans venir la visiter.

Narsa la regarda d'un air malicieux et chagrin, sans daigner lui répondre; cette conduite insultante irrita si vivement la fière Alda, qu'elle donna cours à son indignation par un torrent d'invectives, que l'insensible Narsa lui laissa bientôt exhaler dans la solitude, où elle resta sans être ni plainte ni secourue.

Le délire suivit ce violent accès de colère, et pendant des jours et des nuits Alda fut insensible à tout, excepté à la vive douleur qui l'empêchait de soulever sa tête brûlante de dessus le mauvais oreiller qui lui servait d'appui.

A la fin, une crise plus effrayante se manifestant, Alda commença à comprendre la danger de sa situation. D'horribles visions semblaient flotter autour d'elle, et des terreurs qu'elle combattait vivement s'emparaient de son esprit. Evidemment la mort n'était pas éloignée; mais son approche n'excitait aucun des transports d'enthousiasme avec lesquels la jeune Bretonne, quand elle la savait encore éloignée, l'avait invoquée comme la libératrice qui devait briser les chaînes de sa captivité, la soustraire aux maux de l'exil et de l'esclavage, la rendre enfin aux vertes collines de sa Bretagne bien-aimée, pour y revoir les lieux de son enfance et les amis de son coeur, dont elle avait été si longtemps séparée, et pour y entendre le seul langage qui fût mélodieux à son oreille. C'était dans de tels sentiments que son imagination, égarée par les brillantes mais fausses couleurs dont les superstitions nationales lui peignaient l'existence future, avait appris à regarder la mort. Son glaive était maintenant suspendu sur la tête de la malheureuse Alda, qui instinctivement le repoussait d'une main tremblante, et demandait aux dieux de son pays de l'éloigner d'elle.