Elle essaya de se rassurer en se rappelant les enseignements des druides au sujet de la transmigration des âmes; mais ces souvenirs ne lui apportaient aucune consolation; elle se sentait comme un voyageur égaré par la lueur trompeuse d'un météore qui le conduit jusqu'au bord d'un précipice dangereux, puis, s'évanouissant, le laisse éperdu, tremblant de crainte que son premier pas ne le plonge dans un abîme sans fond. L'âme, l'âme immortelle apercevait le danger à travers même le brouillard épais des erreurs païennes et de leurs impostures.
Les doctrines chrétiennes que Susanne avait travaillé avec ardeur à inculquer dans l'esprit d'Alda revinrent alors à sa mémoire; mais elle n'était pas assez calme en ce moment pour pouvoir tirer quelques consolations de leurs divines promesses de grâce et de miséricorde en faveur du pécheur pénitent. Sa propre croyance était ébranlée; mais elle avait encore trop légèrement écouté les vérités de la révélation pour qu'elles eussent le pouvoir de vaincre des préjugés aussi forts que la vie, et la moindre étincelle de foi ne s'était point allumée dans son âme orgueilleuse et obstinée.
Cependant, quand Susanne lui avait représenté la certitude d'un jugement à venir et des châtiments réservés dans une autre vie aux fautes de celle-ci, quand elle avait placé sous ses yeux la terrible alternative d'une éternité de bonheur ou de supplices sans fin pour l'âme dégagée de son corps, en opposition avec la théorie fantastique des druides, Alda avait tremblé, même en protestant qu'elle ne pouvait ni ne voulait croire des choses si contraires à sa propre volonté, quoiqu'elle ne pût baser les motifs de son incrédulité sur aucun autre fondement que les simples assertions de mortels semblables à elle-même, qui pouvaient trouver leur intérêt à tromper leurs adhérents, afin d'obtenir une plus grande influence sur leur esprit.
Tout cela revint à l'esprit d'Alda dans ces tristes moments; un horrible frisson s'empara d'elle, la terreur la saisit; elle s'efforça de parvenir à une conviction plus précise, sur laquelle elle pût fonder ses espérances dans une vie future.
Tandis qu'elle se perdait dans ce labyrinthe de doutes et d'inquiétudes, elle tomba dans une sorte d'assoupissement; mais ses pensées, même dans le sommeil, restèrent occupées de l'important sujet qui les avait profondément absorbées dans les dernières heures. Elle rêva que son âme avait déjà quitté sa dépouille mortelle, et qu'elle paraissait tremblante en présence de l'Etre suprême, dont la majesté infinie, surpassant de beaucoup tout ce qu'elle avait jamais imaginé ou entendu dire des glorieux attributs du maître souverain des dieux et des hommes, la remplissait de crainte et d'admiration. Elle reculait devant son regard scrutateur, confuse et humiliée, dans le sentiment accablant de son néant et de sa bassesse.
Au milieu de sa terreur et de sa confusion elle était appelée devant le Juge suprême, auquel elle ne pouvait résister et qu'elle ne pouvait tromper, pour rendre comte de toutes ses actions pendant qu'elle avait été sur la terre. Dans une agonie de crainte et de consternation, elle s'efforçait en vain de rappeler à sa mémoire une seule action vraiment bonne, qui pût contrebalancer la quantité de mauvaises pensées, paroles et actions qu'elle était obligée d'énumérer contre elle-même. Des choses depuis longtemps oubliées, considérées comme sans importance, se pressaient en foule dans son esprit pour grossir la liste fatale des fautes qu'elle ne se rappelait que trop bien; en sorte que tout l'ensemble de sa vie ne lui paraissait plus qu'un ensemble d'orgueil, de colère, de haine, de vengeance, d'obstination et d'ingratitude.
La loi naturelle de la conscience, que Dieu a implantée dans le sein de toute créature humaine, la condamnait. Cependant elle se rattachait à la misérable espérance qu'il lui serait donné de recommencer son pèlerinage sur la terre, dans un état de vie nouveau, quoique peut-être inférieur. Mais elle s'entendit déclarer que tout était fini pour elle, qu'elle avait été pesée dans la balance et trouvée trop légère, qu'elle avait abusé du temps et des occasions qui lui avaient été accordés sur la terre, et qu'elle devait maintenant se préparer à une éternité de supplices, car elle allait partager le sort des coupables et des méchants condamnés depuis le commencement du monde.
Un abîme profond s'ouvrait à ses pieds; elle s'y trouvait subitement engloutie, et découvrait, à son inexprimable horreur, que Marcus Lélius, sa fille et plusieurs autres de ses persécuteurs devaient être ses compagnons de tourments et de désespoir. Alors d'un accent déchirant elle s'écria: "Les druides m'ont promis une nouvelle vie, dans un nouveau monde, pour toute l'éternité." Une voix formidable répondit, d'un ton qui fit trembler le ciel et la terre. "Les druides te trompaient, c'est pourquoi leur condamnation est plus terrible encore que la tienne."
Au même moment elle aperçut un grand nombre de ceux qu'elle avait été accoutumée à regarder comme les ministres des dieux, engloutis dans un gouffre épouvantable, beaucoup plus profond que celui dans lequel elle-même était plongée, tandis que les prêtres romains de Jupiter, de Vénus, de Mars et de Saturne paraissaient dévoués à des supplices encore plus cruels. Mais la pensée de sa propre condamnation faisait taire en elle tout autre sentiment. Le sombre dôme de ce lieu de ténèbres et de désolation commençait à se fermer sur sa tête; elle voyait pour la première fois le visage des heureux et des bons, la terre disparaissait à sa vue, les cieux s'obscurcissaient, le soleil ne paraissait plus que comme un étoile, à une incommensurable distance, et quand le dernier rayon de la lumière lui fut enlevé pour jamais, son désespoir étant au comble, elle poussa un cri perçant, et s'écria: "Les druides m'ont trompée; je suis perdue pour l'éternité!"
En prononçant ces paroles elle s'éveilla. Une sueur froide inondait son visage, et tous ses membres étaient agités d'un tremblement convulsif; mais la terrible vision était évanouie, et elle se trouva tendrement pressée dans les bras de Susanne, qui était assise près de son lit de douleur, et avait suivi avec une inquiète sollicitude tous les mouvements de son sommeil agité.