Alda, tremblant encore violemment, se serra sur le sein de son amie, s'attachant à elle avec une force convulsive, comme pour lui demander secours et protection, tandis qu'avec un frisson d'horreur elle lui exprimait la cause de son épouvante et de ses cris.

Un rayon de saint enthousiasme brillait sur les joues pâles de la jeune chrétienne tandis qu'elle écoutait ce récit, et, levant vers le ciel ses mains jointes et ses yeux animés, elle murmura: "Béni soit le nom du Seigneur; car il a entendu la voix de mes humbles supplications. O Alda, ma soeur, ajouta-t-elle en se tournant vers la jeune Bretonne, unis ta voix à la mienne, et rendons grâces au Dieu tout-puissant qui a répandu sa lumière sur tes yeux obscurcis, et qui a daigné t'avertir par un songe, afin que tu puisses éviter sa colère à venir. Réjouis-toi donc, ma soeur, et ne crains pas; car tu ne dois pas mourir, mais tu vivras pour manifester sa gloire, et devenir l'humble instrument par lequel d'autres prendront part aux trésors de sa grâce." Alors elle expliqua de nouveau à Alda les voies de la vie éternelle; car celle-ci, prête à s'écrier comme le geôlier à Paul et à Silas: "Que dois-je faire pour me sauver?" écoutait avec respect et douceur les paroles de la divine vérité, et, profondément convaincue du danger où elle était de se perdre, embrassait les moyens de salut avec les mêmes sentiments de joie et de gratitude que le marin qui se noie saisit la plante flottante au moyen de laquelle il espère atteindre le rivage. Les préceptes de la foi chrétienne devenaient plus persuasifs en passant par les lèvres de celle qui, non contente de les soutenir pendant sa vie, était prête encore, s'il le fallait, à leur rendre témoignage par sa mort et à les sceller de son sang.

Quand Alda eut enfin avoué que le sentiment de son indignité pouvait seul l'empêcher de devenir une adoratrice du Christ, Susanne, dans les transports d'une sainte joie, la conjura de rendre hommage avec elle à l'impénétrable sagesse de la divine providence, qui, lorsque le nom même de leur pays leur était réciproquement inconnu, les avait amenées de l'Orient et de l'Occident pour les réunir dans l'esclavage, sous un même maître, afin que la Juive convertie devînt l'instrument de salut pour l'étrangère idolâtre, et la ramenât dans les champs du céleste Berger, dont elle était une humble brebis; du Père miséricordieux, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive.

"Autrefois, Alda, continua-t-elle, l'exil me semblait amer, et l'esclavage chez un peuple étranger était pour moi un joug insupportable. Je ne pouvais comprendre les vues sages et miséricordieuses de mon Père céleste; mon coeur rebelle osait presque l'accuser quand il lui plut de m'éprouver par de cruels malheurs, en m'éloignant du lieu de ma naissance, et brisant ainsi tous les liens de famille et d'amour qui m'attachaient à la vie. Je versais d'abondantes et brûlantes larmes sur ces chers souvenirs, me refusant à toute consolation pour la perte de tous ces biens, qui sans doute m'étaient enlevés dans des vues de miséricorde, puisque Notre-Seigneur a expressément déclaré que celui qui met quelque chose au-dessus de lui n'est pas digne de lui. O ma bien-aimée Alda, que sont la patrie, la famille et les amis en comparaison de Celui de qui nous les tenons? Il m'a transportée sur la terre étrangère, et mon nom même est maintenant oublié dans mon propre pays. Mon héritage aussi a passé dans d'autres mains, et la maison de mon père est éteinte dans notre tribu. Mais pourquoi pleurer tout cela? le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté: que son saint nom soit béni. Il m'a nourrie du pain de la douleur et de l'affliction; mais sa main a essuyé mes larmes, et il m'a abondamment consolée de toutes mes souffrances, car il s'est fait connaître à moi dans mon malheur, et il m'a donné plus que tout ce que je pleurais dans mon ignorance. Il m'a donné son amour et une joie ineffable qui passe toute compréhension humaine, cette paix qu'il te donnera aussi, mon Alda, et à tous ceux qui l'aiment véritablement."

Alda écoutait avec émotion, quoiqu'elle ne pût entrer dans ces transports d'ivresse religieuse qui remplissaient le coeur de Suzanne. Le souvenir de tout ce qu'elle avait perdu était trop frais dans sa mémoire, l'amour de sa patrie étreignait trop étroitement son coeur, pour qu'elle pût se réjouir d'une destinée qui l'arrachait aux objets les plus chers. Elle maîtrisa pourtant son esprit rebelle jusqu'au point de se joindre à Susanne, en répétant après elle: "Ceci est l'oeuvre du Seigneur; que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel." Et elle essayait de penser que c'était un bien pour elle d'avoir été affligée et humiliée. Toutefois son coeur n'était pas d'accord avec les paroles que ses lèvres prononçaient. Sa raison reconnaissait les puissantes vérités du christianisme; mais son naturel ne pouvait encore changer, car de grands efforts et beaucoup de temps peuvent seuls opérer une telle régénération.

CHAPITRE IV

Le plus beau culte à rendre à Dieu est de glorifier et de mériter son amour pour les hommes, et non-seulement de pardonner à ses ennemis, mais encore de les gagner par ses bienfaits.

(EDMOND WALLER.)

La conversation des deux amies avait roulé sur un sujet qui les intéressait trop toutes deux pour qu'elles eussent d'abord songé à aucune explication concernant la soudaine absence de Susanne et son retour inespéré. A la fin, Alda lui demanda pourquoi elle avait été si longtemps sans la voir; et Susanne l'informa des tristes conséquences amenées par l'impossibilité où elle s'était trouvée de terminer sa tâche. Alda, au lieu de comprendre que son égoïsme avait occasionné le malheur de son amie en l'obligeant à lui consacrer le temps qui devait être employé à l'accomplissement de son devoir, et de se reprocher d'avoir été la cause de tout ce qu'elle avait souffert, exprima une violente indignation, et proféra contre l'injuste et cruelle Lélia les paroles les plus injurieuses que purent lui inspirer la haine et le mépris.

"Paix! paix! Alda, dit Susanne en l'interrompant; ce langage est coupable, et en opposition directe avec les principes divins de la sainte religion que tu viens de reconnaître: tu ne dois pas te le permettre.