—Quoi! Susanne, peux-tu ne pas haïr et mépriser cette fille romaine qui t'a traitée avec tant de barbarie?

—Non, Alda, répondit Susanne, je ne puis entretenir de tels sentiments contre une de mes semblables malheureusement dans l'erreur. Comme j'espère que mes fautes me seront pardonnées, je dois aussi pardonner toutes les offenses que j'ai souffertes; autrement comment serais-je l'imitatrice de Dieu, qui a dit: "Je veux la miséricorde, et non le sacrifice;" et encore: "Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous persécutent et qui vous maltraitent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans le ciel. Car il fait briller son soleil sur les méchants comme sur les bons, et il envoie la pluie sur le juste et sur l'injuste."

—Mais, interrompit Alda avec impatience, aimes-tu Lélia, Susanne?

—Hélas! non, Alda; je n'ai pas encore été capable de remporter cette victoire sur mon orgueil et les mauvaises passions de ma nature. Je n'aime pas Lélia, je l'avoue, quoique je lui pardonne sincèrement les injures que j'ai reçues d'elle: mais je puis prier, et je prie pour qu'elles lui soient aussi pardonnées par mon Père céleste, et pour qu'il veuille bien avoir pitié d'elle et changer son coeur.

—Et moi, s'écria la jeune Bretonne, maintenant que je connais le vrai Dieu, je compte le prier de venger tout le mal qu'on m'a fait sur le peuple romain en général, en l'accablant de toutes les calamités dont il a affligé ma patrie, et, en particulier, de punir Lélia et son père d'une manière signalée pour tous les outrages et les cruautés qu'ils ont commis envers moi."

Susanne, hochant la tête d'un air de reproche, lui dit: "Je suis peinée de voir combien peu l'esprit du christianisme est encore entré dans ton coeur, Alda, et que tu oses penser à adresser une telle prière à ce Dieu qui a promis de pardonner nos offenses à la seule condition que nous pardonnions celles de nos ennemis. D'ailleurs, Alda, si tu voyais les choses dans leur propre lumière, tu regarderais Lélia comme un objet de pitié bien plus que de haine.

—De pitié! s'écria Alda dans le grand étonnement; comment peut-elle être un objet de pitié, étant au comble des richesses et de la grandeur, environnée de splendeurs et de luxe, servie par des esclaves de toutes les nations qui sont sous le soleil, et sur lesquelles elle exerce l'autorité la plus absolue?

—Penses-tu, Alda, qu'elle en soit plus heureuse, pour posséder ces biens et ce pouvoir dont elle abuse tant, et qui sont ainsi pour elle une occasion de chute? Elle dit: Je suis riche et n'ai besoin de rien; et elle ne sait pas qu'elle est misérable, pauvre, aveugle et nue, et bien plus véritablement digne de pitié que la plus persécutée de ses esclaves à qui les voies de la paix ont été révélées.

—Elle mérite d'être malheureuse, reprit Alda, on ne doit pas la plaindre; je souhaite qu'elle soit misérable!

—Elle pourrait difficilement l'être plus qu'elle ne l'est, dit Susanne; car elle porte avec elle son propre châtiment dans ce caractère déraisonnable et violent, qui est un plus grand fléau pour elle-même que pour ceux sur lesquels elle exerce sa tyrannie. Elle ne fait pas une seule action injuste ou mauvaise qui ne retombe sur sa tête; car il y a dans le crime un dard plus aigu que celui du scorpion. Mais, Alda, je te le dis encore, tes sentiments vindicatifs ne sont pas moins coupables aux yeux de Dieu que la cruelle oppression dont Lélia t'a rendue victime; et peut-être le sont-ils plus encore, parce que la lumière de l'Evangile ne lui a jamais été révélée.