—Susanne, je ne veux pas te tromper; je ne puis pardonner à Lélia, et je ne la plaindrais pas, quand même je la verrais souffrir tous les maux qu'elle m'a infligés; car la justice veut qu'elle les éprouve.
—Ah! Alda, si justice était faite sur tous ceux qui ont été coupables envers leurs semblables, échapperais-tu à cette sentence, le penses-tu? Et si Dieu tenait compte de tous les péchés commis contre lui-même, qui pourrait espérer de n'être pas puni?"
Alda, qui sentait la difficulté de répondre à une question si directe, changea de conversation, et demanda à Susanne comment elle avait pu revenir auprès d'elle, malgré les mesures que Lélia avait prises pour l'en empêcher.
Susanne lui apprit alors que Lélia, en se promenant dans la jardin, avait été attaquée par un essaim d'abeilles, qui s'étaient abattues sur son visage et sur son cou, et l'avaient cruellement piquée. Les douleurs qu'elle éprouvait l'avaient mise dans un état si violent, que, suivant la déclaration des médecins appelés auprès d'elle, si l'on ne trouvait moyen d'alléger les souffrances causées par les piqûres, le délire et peut-être la mort s'ensuivraient dans le cours de quelques heures.
Marcus Lélius, désespéré du danger de sa fille, promit une grande récompense à qui pourrait trouver moyen de calmer ses douleurs, ce que les médecins avouaient ne savoir faire. Alors une des esclaves que Susanne avait guérie de la morsure d'un scorpion le dit à son maître, qui ordonna qu'elle fût immédiatement appelée au secours de sa fille.
Quelle que fût la perfection avec laquelle les arts étaient parvenus à Rome, ainsi que les raffinements du luxe, les sciences n'avaient pas suivi la même progression, et celle de la médecine était encore dans son enfance; les nations appelées barbares par les Romains les surpassaient de beaucoup dans cette utile connaissance.
Susanne, comme beaucoup de femmes de l'Orient, spécialement de la Judée, était versée dans la pharmacie, et possédait en médecine des secrets qu'on aurait trouvés précieux dans un temps même plus avancé que le premier siècle, où l'on était alors. Cela, joint à un grand esprit d'observation, à un jugement éclairé et à beaucoup de calme, avait mis Susanne en état de rendre de grands services à ses semblables, dans des cas où les médecins de Rome étaient à bout de science. Elle s'aperçut promptement que l'état de Lélia n'avait rien d'aussi grave que leur ignorance le leur avait fait croire, et prépara tout de suite une lotion dont l'effet bienfaisant fut de soulager en peu de temps la violence des douleurs; au bout de quelques heures, Lélia se trouvait assez bien pour exprimer sa sincère gratitude à celle qui l'avait si habilement secourue.
En même temps Marcus Lélius, n'oubliant pas sa promesse, dit à Susanne d'indiquer elle-même telle récompense qu'elle voudrait pour le service qu'elle avait rendu.
Susanne demande simplement la permission de soigner l'esclave bretonne pendant tout le temps de sa maladie, quel que pût en être le terme; ce qui lui fut accordé, non sans une grande surprise de la part de Marcus Lélius et de sa fille, qui ne comprenaient pas qu'elle n'eût rien souhaité pour elle-même.
Alda, profondément touchée de cette preuve de la généreuse amitié de Susanne, prit sa main, qu'elle baisa et baigna de larmes, les premières qu'elle eût versées depuis la mort de son père; car son caractère, comme nous l'avons vu, était orgueilleux, roide, intraitable, et elle avait trouvé une sombre satisfaction à réprimer tout signe extérieur de la cruelle douleur qui consumait sa vie.