L'infatigable affection de Susanne avait enfin réussi à subjuguer la fierté de cet esprit hautain, que nulle violence n'avait jamais pu émouvoir, comme la simple goutte d'eau qui tombe sans cesse parvient, par l'irrésistible puissance d'une action continue, à creuser le marbre le plus dur, après qu'il a résisté au fer et à l'acier dirigés par le bras d'un ouvrier robuste.

Un vif attachement unissait ces deux jeunes amies, bien qu'il soit difficile d'imaginer un contraste plus prononcé que celui qui existait entre leurs deux caractères. Susanne était calme, digne, remplie d'une douceur et d'une tendresse toutes féminines; Alda était vive, ardente, impétueuse, et ses manières se ressentaient de la demi-barbarie de son pays. Elle était douée de grandes facultés naturelles, elle avait beaucoup de nobles qualités; mais on esprit, comme un sol riche et négligé, quoique destiné à la production des plus beaux fruits, s'était couvert de mauvaises herbes par le défaut de soin et de culture.

Susanne, au contraire, joignait à tous les gracieux talents et aux manières élégantes d'une Orientale de haut rang une grande instruction, l'habitude de la réflexion et une bienveillante et universelle bonté, fondée sur des principes invariables et perfectionnée par la religion.

Susanne et Alda étaient aussi différentes d'extérieur que de caractère. Susanne était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, svelte et légèrement inclinée, mais bien proportionnée. Elle avait un teint pâle et délicat; ses traits portaient le vrai type oriental, et ses beaux yeux noirs étaient pleins d'une mélancolique douceur quand son regard quittait la terre. Son front large et ouvert indiquait de grands moyens et annonçait la paix intérieure, et les riches ondulations de sa noire et brillante chevelure, séparée sur le haut de sa tête, en relevaient la blancheur.

Alda, quoiqu'elle eût à peine atteint toute la hauteur de sa taille, était déjà grande et d'une tournure imposante, avec tout l'embonpoint de la jeunesse. Son teint était éclatant, empreint de ce beau mélange de lis et de rose si universellement admiré chez les anciens Bretons. Ses yeux étaient bleus et étincelants, et sa chevelure dorée tombait en boucles abondantes jusqu'à sa ceinture. L'expression naturelle de sa figure était candide, souriante et animée; mais, depuis sa captivité, elles s'était obscurcie d'un sombre nuage, et les signes d'une tristesse constante et d'un orgueil dédaigneux avaient comprimé son beau front et plissé sa lèvre enfantine.

Telles étaient ces deux jeunes filles, de contrées si différentes et si étrangement opposées l'une à l'autre, excepté dans l'amitié qui les unissait: amitié cimentée par l'infortune, et qui, devenue chaque jour plus vive et plus tendre, acquit le pouvoir de rendre plus légères à la princesse déchue les chaînes d'un maître romain. Son affection dévouée et sans bornes était pour la jeune Juive une précieuse récompense de toutes les bontés et de tous les soins qu'elle lui avait prodigués par les motifs les plus purs de la charité et d'une compassion toute désintéressée.

CHAPITRE V

Le coeur le plus hautain qui palpita jamais dans une poitrine humaine a été subjugué dans la mienne;

La volonté la plus impétueuse qui s'éleva jamais pour humilier ta cause et se joindre à tes ennemis est domptée par toi, ô mon Dieu!

La longue maladie et la pénible convalescence d'Alda furent pour les deux amies une époque vraiment heureuse, puisqu'elles purent jouir sans interruption de la société l'une de l'autre, employant les heures douces et tranquilles de leur solitude à de saintes et affectueuses conversations, qu'elles n'auraient pas voulu échanger contre tous les plaisirs que la cité impériale aurait pu leur offrir.