D'ailleurs Alda comprenait enfin que sur beaucoup de points, dans sa conduite passée, elle n'avait eu elle-même que trop de ressemblance avec Lélia. La religion, ce puissant modérateur des âmes, lui avait appris à écarter les fausses couleurs et le jour décevant sous lesquels l'amour-propre et les illusions de la vanité lui avaient déguisé ses premières actions, et elle s'apercevait qu'elle aussi avait été impérieuse, déraisonnable, dure et sans égard pour les sentiments de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, étaient contraints à supporter sa tyrannie. Elle aussi, dans les jours peu nombreux de sa grandeur, avait abusé de la mesure, quoique restreinte, de son pouvoir.

Alda se rappela avec regret beaucoup d'actes d'injuste exigence et d'oppression dont elle avait été coupable, et elle sentait que, si une de ses esclaves se fût trouvée placée sous le joug de Lélia, peut-être eût-elle à peine imaginé que son sort fût plus malheureux qu'il ne l'avait été auprès d'elle; enfin la jeune convertie s'avouait que la coupe amère de l'esclavage avait été portée à ses lèvres par une effet de la justice divine, et qu'elle devait la boire avec résignation.

Ces réflexions l'attristèrent beaucoup; mais elles furent plus puissantes que toute autre chose pour l'aider à vaincre la violence de son caractère. Susanne l'encourageait au milieu de son abattement, en l'assurant que les chagrins de la nature de celui qu'elle éprouvait alors sont profitables à l'âme; qu'ils conduisent à la paix et à la joie, puisque personne ne peut reconnaître entièrement l'étendue de ses torts sans éprouver toutes les souffrances de l'humiliation et des remords; mais que cette reconnaissance est précieuse, puisqu'elle est le premier pas vers le sincère amendement du coeur.

Alda obtint enfin la récompense pour laquelle elle avait si courageusement travaillé; car Lélia lui offrit d'elle-même, quelque temps après, en récompense d'un ouvrage dont elle était très-satisfaite, une journée de congé pour elle et pour Susanne, afin qu'elles pussent voir toutes les deux les courses de chars et les jeux du cirque, ne supposant pas un instant qu'elles eussent la pensée d'employer autrement la faculté de jouir d'une liberté temporaire.

C'était là, en effet, que s'assemblait tout ce qu'il ya avait de gai, de beau, de noble dans la magnifique Rome, et bien peu favorisés véritablement devaient être les derniers des plébéiens s'ils ne trouvaient une occasion d'aller admirer le spectacle nouveau d'un puissant césar, de l'homme qui régnait despotiquement sur les maîtres du monde, remplissant les rôles de musicien, d'acteur et de bouffon.

Quoique ce fût une pompe dépourvue d'attraits pour les jeunes chrétiennes, elles réussirent, non sans difficulté, à se faire jour au milieu de la multitude confuse qui affluait vers le cirque de toutes les rues et de toutes les avenues de la cité impériale, et se hâtait d'y arriver, à la seule exception de la faible enfance, de la vieillesse décrépite, des malades alités, et de ce petit nombre d'hommes heureux sur lesquels avait lui la lumière qui les dirigeait, hors de la voie large de la perdition, par des chemins glorieux, quoique semés d'épines, à la béatitude éternelle. Les membres persécutés de l'Eglise chrétienne de Rome profitaient avec joie de cette occasion offerte par la réunion des grands et du peuple dans un lieu de fêtes publiques, pour se joindre aussi dans un concours d'adoration et de prières, et célébrer les mystères de leur sainte religion.

Ceux-là, quand la foule étourdie et légère était rapidement passée, se voyaient, soit isolés, soit par petits groupes de familles, traversant les rues désertes dans une direction opposée à celle qui conduisait à ce foyer de crimes et de folies, le cirque.

Susanne et Alda suivirent leurs pas à une modeste distance, à travers beaucoup de tours et de détours, qui paraissaient à la jeune Bretonne étonnée un inexorable labyrinthe de maisons, jusqu'à ce qu'elles arrivassent à un quartier désert de la ville, qui n'était pas encore débarrassé des ruines de bâtiments à demi brûlés, et n'était fréquenté par personne, si ce n'est pourtant par les malheureux dont le feu avait fait des mendiants sans asile, et qui venaient y chercher un abri.

Les deux amies s'arrêtèrent enfin devant une grande maison isolée, dont les fenêtres étaient fermées, et qui ne portait aucune trace d'habitation; mais à un certain signal de Susanne, la porte fut ouverte avec lenteur et précaution par un vétéran romain, qui, ayant échangé avec elle un salut silencieux, les admit dans l'intérieur de la maison, et les conduisit dans une pièce spacieuse et délabrée, autrefois la salle de festin d'un ministre de l'empereur Auguste.

Ces murs, alors délabrés, avaient été témoins de fêtes brillantes, des triomphes de la littérature, de l'emphase des discours, des charmes de la musique et de la puissance du chant, quand l'hôte impérial avait daigné honorer de sa présence le festin de son favori, où, assis entre les premiers poëtes de ce siècle célèbre, il jouissait d'une distinction plus élevée que celle que lui-même accordait, entouré de tout ce qu'il y avait de plus renommé dans le génie, les sciences, les lettres et les arts, groupés autour du gracieux patron qui les encourageait.