Le noble propriétaire de cette maison avait péri dans une des sanglantes proscriptions du sombre Tibère, dont il avait encouru la haine en raison de l'amitié que lui témoignait le prédécesseur du tyran, et du respect qu'il persistait à témoigner pour son auguste victime, la vertueuse et infortunée Agrippine. Sa demeure, depuis ce temps, était inhabitée et tombait en ruines. Les ornements et le riche mobilier avaient été pillés, les peintures arrachées des murailles, les statues brisées et défigurées, et il n'y restait plus rien qui pût indiquer que le maître du monde l'avait souvent honorée de sa présence.

Cependant, dans les jours de sa désolation, elle était affectée à un plus noble usage, et devenait le temple du Dieu vivant, qui y était adoré en esprit et en vérité, par la société des saints et la glorieuse armée des martyrs, qui pour l'amour de lui avaient renoncé au monde, indigne de les posséder.

Là ils s'assemblaient pour offrir au vrai Dieu ce pur encens des coeurs, plus précieux à ses yeux que le sang des victimes. Assaillis par la tentation, ils avaient résisté à toutes ses épreuves; poursuivis par la persécution, ses terreurs ne les avaient point ébranlés; et de nouveaux convertis augmentaient chaque jour leur nombre.

Dans les armées, dans les flottes, dans la maison même du barbare Néron, auteur des supplices atroces auxquels étaient condamnés les chrétiens, il y avait de nombreux prosélytes de cette religion réprouvée.

Un autel de pierre non taillée, sur lequel était inscrit le nom du Dieu vivant, occupait la place du siége d'honneur qui avait été destiné à un prince de la terre; et la voûte spacieuse répétait maintenant de plus doux sons que les nobles chants de Virgile, les vers brillants d'Horace, ou les élégantes fictions d'Ovide, puisqu'elle retentissait des psaumes de Sion et de la séraphique mélodie des hymnes chrétiennes, ainsi que des voix de la prière et de l'adoration, qui portaient sur les ailes de la foi les coeurs brûlants d'un saint amour, au delà des étroits confins de la sphère terrestre, en la présence du Très-Haut.

La fontaine de marbre, placée au milieu de la salle, d'où avaient coulé les eaux parfumées, et qui avait servi à des usages de luxe et de plaisir en répandant une délicieuse fraîcheur dans la salle d'apparat, et en humectant les convives de sa rosée odoriférante pendant qu'ils s'étendaient, après le banquet, sur leurs lits de pourpre, maintenant consacrée à un meilleur et plus noble usage, fournissait le pur élément dans lequel étaient baptisés ceux qui s'étaient convertis à la foi chrétienne. Là Susanne conduisit sa jeune prosélyte, et apprit au saint prêtre qui était en ce lieu qu'elle désirait recevoir ce sacrement et entrer dans le sein de l'Eglise.

Le vénérable vieillard fixa pendant quelques instants sur la jeune Bretonne un regard doux et scrutateur; puis il lui dit: "Connaissez-vous, ma fille, les périls auxquels vous vous exposez en devenant un membre de cette Eglise persécutée? car, quelque désir que nous ayons d'en accroître le nombre, nous n'admettons personne sans l'en avoir averti, dans la crainte que, lorsque viendra pour les nouveaux chrétiens l'heure de la tentation et d'une persécution cruelle, ils ne déshonorent le nom du Seigneur en refusant de le confesser.

—Mon père, répondit Alda, je ne me présente pas ici légèrement, ni dans l'ignorance de ce qui peut m'attendre. J'ai fait le mal, j'ai aveuglément servi et adoré les faux dieux; maintenant que la lumière de la vérité m'a été heureusement révélée, je désire ardemment jeter au pied de la croix le lourd fardeau de mes péchés, de mes erreurs et de mes folies, afin de pouvoir embrasser et conserver le bienheureux espoir de l'éternelle vie. Je suis prête à laver les sombres taches de mon existence passée, non-seulement dans les eaux du baptême, mais encore, s'il est nécessaire, dans le plus pur de mon sang.

—Tu es heureuse, ma fille, et puisses-tu être bénie dans ta foi, répondit le prêtre; car tu es semblable au marchand de l'Evangile, qui ayant découvert une perle de grand prix, vendit pour l'acheter tout ce qu'il possédait."

Alors il donna le sacrement saint du baptême à la jeune Bretonne, ainsi qu'à deux dames romaines, à un centurion et à une esclave parthe, tous étant revêtus de la robe blanche des néophytes; et aussitôt que la cérémonie fut achevée, la pieuse assemblée s'unit dans des chants sacrés qu'elle éleva vers le ciel.