Susanne répondit en soupirant: "Il y a des douleurs qui sont éloquentes, comme la tienne, mon Alda; car le nom de la Bretagne est toujours sur tes lèvres, et il semble que ce soit un soulagement pour toi de communiquer tes regrets à tout ce qui t'entoure. Les miens n'étaient pas de nature à s'évaporer en paroles; j'aimais à les renfermer dans mon âme. Quand le nom de ma coupable mais chère patrie était prononcé devant moi, je tressaillais comme si le glas de ma mort eût frappé mon oreille et qu'une flèche eût percé mon coeur. Dans les heures tranquilles de la nuit, je m'éveillais pour penser à elle et pleurer; et bien souvent je me suis levée, quand l'aurore était encore incertaine et vaporeuse, afin de contempler le lever du soleil, en pensant que ses glorieux rayons souriaient déjà sur les plaines de la Judée, se réfléchissaient dans les eaux du Jourdain, et doraient, à Jérusalem, le dôme du temps du Seigneur."

Alda prit la main amaigrie de Susanne, et, la pressant tendrement sur ses lèvres, lui dit: "Tu as donc laissé dans ton pays des liens de famille, dont le souvenir ajoute à tes regrets?"

Susanne hocha tristement la tête, et répondit, tandis que des larmes abondantes coulaient de ses yeux: "Alda, ma soeur, écoute-moi, je ne te cacherai rien à cette heure, peut-être la dernière de notre constante intimité, car mes jours ici-bas seront de peu de durée: je m'évanouis comme une ombre, et bientôt je ne serai plus.

"Mon père était un homme riche et savant, l'un des chefs de la tribu royale de Juda, et j'étais son unique enfant, tendrement aimée et précieuse à sa vue; car ma mère, qui avait été l'objet de ses plus chères affections, était morte en me donnant le jour.

"Je fus élevée avec délicatesse, et soigneusement instruite dans la musique, la broderie, et tous les autres talents habituellement cultivés par les filles de Jérusalem, et je passais pour exceller dans tous. Quand je fus un peu plus avancée en âge, mon père, dont j'étais devenue la société la plus chère, prit plaisir à diriger mon esprit vers les branches les plus élevées des études qui faisaient ses délices; et, sous sa direction, j'acquis la connaissance des langues orientales et une idée générale des sciences.

"L'étude des Ecritures était un de nos plus grands plaisirs, quoique nous les lussions alors sans les comprendre; car nos yeux n'étaient pas encore ouverts, et nous ne pouvions voir de quelle manière merveilleuse les paroles des prophètes s'étaient accomplies de notre temps.

"Un soir, dans notre habitation d'été, au pied du mont Liban, mon père et moi nous étions assis sous le portique placé devant la route qui conduisait à Jérusalem. Je lisais tout haut, comme j'en avais l'habitude, un passage du livre sacré, et l'endroit que j'avais choisi était le cinquante-deuxième chapitre du prophète Isaïe. Un voyageur qui venait de Jérusalem s'arrêta devant le portique, et, appuyé sur son bâton, se mit à écouter. Mon père, conformément à l'hospitalité de notre nation, l'invita à entrer et à s'asseoir. L'étranger salua pour remercier de cette politesse; mais il resta debout, quoiqu'il parût se joindre à nous, et me fit signe de continuer ma lecture.

"Quand j'eus terminé le chapitre, il posa sa main sur mon épaule, et me dit: "Jeune fille, comprends-tu de qui ces paroles sont écrites?"

"Je regardai mon père, afin qu'il parlât pour moi, car j'étais timide, et je craignais de répondre à l'étranger, dont les manières quoique douces, étaient imposantes; et mon père lui dit: "Il faut que tu ne sois pas Israélite pour ignorer que ces paroles s'appliquent au Messie promis, cette consolation d'Israël, que nous attendons encore.

"—L'attendez-vous encore? reprit l'étranger d'un ton de surprise. Comment comprenez-vous alors les quatre derniers versets du neuvième chapitre du livre du prophète Daniel?"