Mais Alda refusait obstinément de croire à une telle assertion. L'idée de la mort de Susanne dans la première fleur de la jeunesse ne serait jamais entrée dans son esprit. C'était un trop affreux malheur à joindre à toutes ses infortunes passés, disait-elle, et elle ne croirait jamais que cela pût arriver, surtout tant que les joues de son amie auraient cette fraîcheur et que ses yeux brilleraient d'un pareil éclat.

Susanne lui dit que chaque heure la conduirait maintenant vers la tombe; Alda ne voulut même pas l'écouter. Si elle avait vu son amie étendue sur un lit de douleur, pâle, incapable d'agir et faisant entendre des plaintes et des soupirs, elle aurait ouvert les yeux sur son danger; mais Susanne souffrait peu, et elle dépérissait imperceptiblement comme une fleur éphémère qui se fane et meurt avant que les orages de l'automne arrivent pour la dépouiller de ses feuilles délicates.

Elle ne soupirait pas, ne proférait aucune plainte, mais continuait de s'occuper de son travail ordinaire, et ses efforts bienveillants pour se rendre utile à chacune ne devaient cesser qu'avec sa vie.

Une nuit, cependant, qu'elle avait beaucoup de fièvre, se sentant plus agitée et respirant avec plus de difficulté qu'à l'ordinaire, vers la pointe du jour elle dit à Alda: "Il y a dans l'air de cette chambre quelque chose qui m'oppresse. Il me semble que je me trouverais mieux si je pouvais respirer l'air frais du matin sur le balcon élevé du palais."

Alda pensa de même, et aussitôt qu'il fit tout à fait jour elles montèrent sur le balcon. La matinée était parfaitement belle, et Susanne se trouva d'abord très-soulagée; mais, après avoir fait quelques tours, elle se plaignit d'une grande faiblesse, et Alda la conduisit à un des siéges qui étaient sur le balcon.

"Non, pas ici, mon amie, dit Susanne, pas ici; place-moi vers l'orient.

—Afin que tu puisses voir le soleil levant? dit Alda. Vois: les étoiles disparaissent, et ses rayons se réfléchissent déjà sur le bord de l'horizon.

—Afin que je puisse regarder une fois encore du côté de la terre de mes pères; du côté de Jérusalem, cette ville autrefois privilégiée, mais condamnée maintenant, dont le souvenir déchire mon coeur et trouble le moment de mon départ, répondit Susanne avec une profonde émotion. Car, hélas! continua-t-elle en frappant sa poitrine, ses jours sont comptés, et l'heure de sa désolation est proche. La gloire d'Israël n'est plus, et bientôt vont s'accomplir les paroles de la prophétie qui dit que ses enfants seront rejetés de son sein et errants sur la terre. O Jérusalem! Jérusalem! à quoi peuvent te servir mes larmes, quand le Roi du ciel a vainement pleuré sur toi? Cependant, quelque coupable que tu sois, il m'est doux de penser que mes yeux ne verront pas les maux qui vont tomber sur toi. Car si le moment de ta chute est proche, il n'arrivera pourtant pas pendant ma vie; et quoique le cri de mon peuple doive être entendu de toute la terre, tant sa misère est grande, il ne frappera pourtant pas l'oreille insensible de la mort."

Ici la jeune Juive s'arrêta accablée par la cruelle perspective de la ruine prochaine de son pays, et, étendant ses bras vers l'orient, elle leva au ciel des yeux baignés de larmes, tandis que ses lèvres se remuaient silencieusement, comme si elle eût prié avec ferveur pour ses frères infortunés.

Alda, qui ne pouvait sans attendrissement contempler sa douleur, l'attira sur son sein et baisa tendrement ses joues décolorées. Susanne lui rendit doucement ses caresses. Après une pause de quelques instants Alda lui dit: "Je t'ai souvent entendue faire allusion à ton pays; mais c'est aujourd'hui la première fois que tu en prononces le nom."