"Tu as été une fille infortunée, Alda, et tu peux te figurer ce que furent mes sentiments dans cette horrible circonstance. Je ne m'étendrai pas sur ma douleur; elle fut profonde, amère et durable; mais, dans ce moment, à peine pus-je en sentir toute l'immensité; car elle tomba sur moi comme un coup de foudre qui sembla paralyser toutes mes facultés sous son accablante influence.

"Au moment du martyre de mon père j'étais sur le point d'épouser Azor, fils unique de mon oncle, à qui j'avais été fiancée dès mon enfance. Nous étions tendrement attachés l'un à l'autre; mais mon oncle, apprenant, à la mort de mon père, que moi aussi j'étais chrétienne, rompit le contrat, de peur que je ne convertisse son fils à cette foi persécutée; et, non content de s'emparer de tout mon riche héritage, il me vendit comme une esclave au frère de Marcus Lélius, qui allait revenir à Rome avec la légion de vétérans qu'il commandait. Celui-ci m'amena avec lui, et me donna à sa nièce Lélia. Depuis ce temps (quatre ans environ) j'ai vécu dans l'esclavage.

"—Hélas! dit Alda, ton sort, je l'avoue, a été beaucoup plus cruel que le mien.

"—D'autant plus cruel, dit Susanne, que les maux de la guerre et les torts de nos ennemis sont plus faciles à supporter que ceux qui nous viennent des êtres destinés par la Providence à devenir nos protecteurs naturels; mais continuons. Le souvenir de mon père, de mon pays et de mon cher Azor pesait lourdement sur mon coeur. Ajoutons à cela tout ce que la contrainte de l'esclavage avait d'étrange pour moi, élevée, pour ainsi dire, dans le sein de l'indulgence, et n'ayant jamais eu un désir qui ne fût satisfait, jusqu'au moment où j'étais devenue si cruellement orpheline. Je sentais cependant que ces infortunes et ces douleurs n'étant pas causées par ceux à qui j'appartenais, il eût été injuste et ridicule de montrer envers eux de la colère ou de l'indignation; je tâchai donc, au contraire, de me conduire de la manière qui serait le plus agréable à mon Père céleste, c'est-à-dire avec résignation et douceur, et de me soumettre à l'autorité de mes maîtres dans tout ce qui n'avait rien de coupable en soi-même.

"Quand on eut vu que j'étais patiente et honnête, que je possédais plusieurs connaissances utiles, et que je paraissais résignée à mon sort, on me traita avec confiance et bonté, et l'on m'accorda plus de liberté qu'on n'en laissait à mes compagnes d'esclavage.

"Je ne déclarai pas ma religion; mais je n'aurais pas hésité à le faire si j'avais cru que ce fût de la moindre utilité à la cause du christianisme. On n'exigea pas de moi que je me joignisse aux cérémonies du culte païen; car les Romains ne paraissent pas attacher la moindre importance aux opinions religieuses de leurs esclaves: du moins, dans la maison de Marcus Lélius, chacun, comme tu as pu le voir jusqu'ici, est libre de suivre sa croyance ou ses superstitions nationales, sans être questionné ni contraint; et j'avoue avec regret que je n'ai réussi à faire impression sur aucun d'eux au sujet des vérités du christianisme, à l'exception d'une jeune esclave grecque, qui est morte depuis.

"Lorsque j'entrai pour la première fois dans une ville idolâtre, je fus indignée, au delà de toute expression, des choses abominables et des grossières superstitions qui s'offrirent à mes yeux, quelque limitées que fussent les occasions que j'avais d'être témoin des moeurs de ses habitants, qui tous me parurent plongés dans les ténèbres d'une mort spirituelle. Je ne savais pas alors que l'Eglise chrétienne fût établie à Rome et s'y étendît rapidement, parce que les convertis étaient obligés de se conduire avec les plus grandes précautions. Ainsi moi, étrangère, obscure et esclave, je ne connaissais pas l'existence d'un seul membre de l'Eglise, et je croyais être dans Rome la seule qui en fît partie, jusqu'à ce que, observant attentivement les moeurs simples et pures d'un noble matrone appelée Pomponia Grécina, et comparant sa conduite et sa conversation avec les manières hardies et licencieuses des autres dames romaines qui fréquentaient la maison, j'éprouvai la secrète conviction qu'elle aussi était chrétienne. Il y avait une morale et sublime beauté dans tous ses sentiments, et ses paroles me paraissaient ne pouvoir provenir que des lèvres d'une personne en qui se trouve la connaissance de la vérité. Quand elle parlait de vertu, d'abnégation, de charité, de bienfaisance et de pardon des injures, je ne pouvais m'y tromper; et plus d'une fois je reconnus les paroles mêmes de l'Ecriture, qui s'échappaient de sa bouche, découlant de son coeur. Je fus certaine alors qu'elle était chrétienne; et, quoique je ne fusse présente que dans la condition d'esclave, je ne pus m'empêcher de lever de temps en temps les yeux pour rencontrer les siens, avec un regard qui lui apprît que dans tous ceux qui étaient présents il se trouvait au moins un coeur qui sentait comme le sien, et qui possédait la connaissance du vrai Dieu. Car, jugeant de ses impressions par les miennes, je pensais que, dans cette ville idolâtre, elle regarderait comme un bonheur de pouvoir entrer en union de sentiment sur ce sujet, même avec une esclave. Et je ne m'étais pas trompée; car un jour elle me prit à part et me dit: "Vous partagez la vraie foi, jeune fille?"

"Je le lui avouai avec joie. Elle me demanda comment cela était arrivé, et je lui racontai brièvement mon histoire. La noble dame versa des larmes, et, en m'embrassant avec l'affection d'une mère, elle me dit: "Je tâcherai d'obtenir votre liberté de Lélia, et vous serez pour moi comme ma fille; car je suis chrétienne."

"Oh! Alda, comme mon coeur palpita dans mon sein à ces paroles, et combien de vaines, bien vaines espérances s'y épanouirent pendant quelques courts mais délicieux moments, tandis qu'elle me parlait! Ces espérances n'étaient pas toutes du ciel, et elles moururent de la mort de celles de la terre; car je pensais, hélas! je n'avais jamais cessé de penser à Azor!

"La généreuse Pomponia demanda ma liberté à Lélia, offrant de payer pour ma rançon tel prix qu'il lui plairait d'exiger. Lélia ne voulut pas se séparer de moi; car l'argent n'était pas une considération pour elle, et je lui étais fort utile; je crois cependant qu'elle aurait cédé aux instances de Pomponia et à mes larmes si son père ne fût malheureusement entré dans ce moment, et ne lui eût défendu de se défaire d'une esclave que son oncle lui avait donnée.