"La vérité est qu'il détestait Pomponia, et cherchait une occasion de lui être désagréable, afin qu'elle s'abstînt de venir chez sa fille, parce que la gravité et la pureté de ses moeurs imposaient une grande gêne à la licence de ses hôtes.

"Pomponia fit tous ses efforts pour me consoler de la perte de mes espérances, et à cause de moi vint plus fréquemment que jamais dans la maison; quelquefois aussi elle obtint de Lélia qu'elle me permît d'aller chez elle pour donner à sa petite fille des leçons de broderie. C'est ainsi que j'eus l'occasion d'assister aux assemblées des chrétiens à Rome. Elle avaient premièrement eu lieu dans la propre maison de Pomponia; mais de sévères accusations s'étaient élevées contre elle: on lui reprochait de cherche à introduire dans Rome une superstition étrangère et ridicule. Il en fut référé à la juridiction de son mari, qui, conformément aux anciens usages en de telles circonstances, assembla un certain nombre de ses parents, et, en leur présence, instruisit cette affaire; et, quoique par affection pour elle il décida que l'accusation était sans fondement, il cru devoir l'obliger à prendre plus de précautions à l'avenir, et à pratiquer sa religion en secret.

"Tu peux te rappeler, Alda, que tu as souvent observé une noble matrone romaine qui me saluait toujours à la fin du service quand nous étions à la réunion des chrétiens.

—Et qui, dit Alda, n'était pas moins distinguée par la douceur et la dignité de son maintien que par la profondeur de son deuil?

—Elle a toujours porté ce deuil, reprit Susanne, depuis la mort de sa chère et intime amie, Julia, la fille de Drusus, dont la fin tragique fut l'effet des artifices de Messaline, la première femme de l'empereur Claude. Bien des années se sont passées depuis ce triste événement; mais elle n'a jamais quitté le deuil, et ne cessera de pleurer son amie.

—Comme je te pleurerais si j'avais le malheur d'être privée de toi, dit Alda en embrassant tendrement Susanne.

—Non, Alda, ce n'est pas ainsi qu'une chrétienne pleure une chrétienne. La principale cause de la douleur de Pomponia pour la perte de son amie, c'est qu'elle a été enlevée sans ce qui nous assure une éternelle vie, et qu'elle est morte idolâtre, comme elle avait vécu. Ah! Alda, combien nos espérances sont plus consolantes, au moment de la séparation, qu'elles ne l'eussent été si tu avais persisté dans tes superstitions druidiques, qui eussent rendu éternelle notre prochaine séparation!

—Ne parle pas de séparation entre nous, dit Alda en fondant en larmes et se serrant contre son amie.

—Penses-tu donc qu'elle ne soit pas pénible pour moi aussi? reprit Susanne. Seulement j'ai appris à me soumettre en toutes choses à la volonté de notre Père céleste. Mais tu n'as pas entendu la fin de mon histoire, et je ne veux rien te cacher. Un jour que Lélia m'avait donné plusieurs commissions pour lesquelles j'avais à parcourir différents quartiers de Rome, en traversant le champ de Mars, je fus accostée par un mendiant qui saisit mon vêtement pendant que je passais, et tendit la main pour me demander la charité, avec un air égaré et une importunité pressante, dont je fus presque alarmée. Ses habits et tout son extérieur annonçaient une si profonde et abjecte misère, que je m'arrêtai immédiatement pour lui donner un petit secours; je venais de recevoir de Lélia un cadeau en argent, et je n'ai jamais refusé d'elle ces petits témoignages de bonté, parce qu'ils m'offrent les moyens de soulager la détresse de mes semblables. Mais avant que j'eusse pu lui remettre ma faible aumône, il s'écria dans ma propre langue: "Donnez-moi les moyens d'acheter quelque nourriture, ou je meurs!" Sa voix alla jusqu'à mon coeur, je le regardai en face: c'était mon oncle, celui qui m'avait vendue et mise en esclavage. Il me reconnut aussi, jeta un cri perçant quand nos yeux se rencontrèrent, et s'écria: "Tu m'as donc trouvé, ô mon ennemie?" Il voulait fuir; mais les forces lui manquèrent, et il tomba à mes pieds.

—Eh bien! Susanne, quels reproches lui adressas-tu?