—Ah! Alda, je ne pensai pas à lui faire des reproches quand je le vis si misérable. Je le relevai et ne prononçai qu'un mot, car je ne pouvais en articuler un autre, c'était: Azor!

"A ce nom, il se précipita sur la terre avec un cri d'agonie, et couvrit sa tête de terre, en arrachant ses cheveux et sa barbe avec toute la violence d'un profond désespoir.

"Ma tête s'égara; je restais pâle, tremblante, et frémissant d'horreur. Je faisais de vains efforts pour le questionner sur la cause de ses angoisses; je ne pus proférer que ces mots: "Azor! Azor!"

"Mon malheureux oncle, tournant sur moi ses yeux rouges et hagards, saisit convulsivement ma robe, et s'écria d'une voix rauque et entrecoupée: "Pourquoi questionner un vivant sur un mort? J'avais un fils, mais il n'est plus! je t'ai dépouillée de ton héritage pour augmenter ses richesses; la malédiction l'a poursuivi, il est devenu la proie de mes ennemis.

"Je t'ai vendue, afin que tu ne pusses pas mettre sa vie en danger en le convertissant à la croyance des Nazaréens; mais il est devenu l'un d'eux, en dépit de toutes mes précautions, et les Juifs, se levant contre lui, l'ont lapidé, comme ils avaient lapidé ton père; et quand je volai au lieu de son supplice pour enlever ses restes déchirés, ils m'insultèrent dans ma misère, me retinrent et me dirent: "Es-tu aussi l'un d'eux?" Je leur reprochai ce qu'ils avaient fait, et leur rappelai les malédictions prononcées contre eux pour tout le sang innocent qu'ils avaient répandu dans la ville. Alors ils m'accusèrent auprès des Romains comme un homme séditieux et un ennemi de César: ils se saisirent de mes richesses, me jetèrent en prison, et finalement m'amenèrent ici pour comparaître devant l'empereur Néron. Mais celui-ci vit que j'étais seulement un père malheureux et désolé, conduit au délire par le crime et l'infortune, et il ordonna qu'on me mît en liberté. Cependant il ne prit aucune mesure pour ma subsistance ou mon retour à Jérusalem, et depuis plusieurs jours je suis errant dans cette ville idolâtre des gentils, sans asile, sans ressources, souvent mourant de faim, et ne me soutenant que par les aumônes des esclaves. Méprisé et repoussé par tous les hommes, même les plus abjects, je me cache la nuit dans des maisons à demi brûlées, dans les ruines et la cendre; je cherche le repos, et je ne le trouve pas, car la main du Seigneur est contre moi."

"J'ai souvent été étonnée, Alda, d'avoir pu écouter un semblable récit aussi tranquillement que je le fis; mais j'étais soutenue, en ce moment d'inexprimable angoisse, par une force plus puissante que la mienne. D'ailleurs je ne pouvais m'occuper de moi-même dans ce funeste moment; je pensais seulement à l'homme infortuné qui était devant moi. Ses crimes passés étaient oubliés; tout ce que je me rappelais, c'est qu'il était le frère de mon père et le père d'Azor. Je ne voyais que sa misère. J'essayai de lui donner des paroles de consolation, de lui dire qu'il y avait un pardon, même pour lui, dans le repentir et la foi au Sauveur crucifié des hommes, qui était mort pour la rémission des péchés de tous. Mais il ne m'écoutait pas; je crois même qu'il ne comprit pas ce que je lui disais; car il s'enfuit avec des cris terribles, en dépit de tous mes efforts pour le retenir, et jamais je ne l'ai revu depuis, jamais je n'ai pu apprendre ce qu'il était devenu. Sa raison l'avait évidemment abandonné, et je crains qu'il n'ait péri misérablement. Quant à moi, je me suis désolée d'abord comme un être sans espérance; mais depuis ce temps le Tout-Puissant a soulevé le nuage qui était sur mon âme; il m'a appris à me réjouir pour Azor, et non pas à le pleurer, puisqu'il a été appelé à connaître la vérité, et que, au lieu de conserver plus longtemps une existence passagère, de vivre quelques années encore dans le péché et l'incrédulité, il a été jugé digne de recevoir la couronne du martyre, et il a passé avec moi le seuil de la vraie vie. Et maintenant Dieu, dans sa miséricorde infinie, daigne raccourcir les jours de mon pèlerinage sur la terre, afin que je puisse lui être plus tôt unie dans un bonheur éternel, où je serai abondamment consolée de tous les chagrins qui ont été mon partage dans cette vie fugitive, qui passe comme une veille de la nuit, et qui arrive à son terme comme finit un songe."

Il y avait quelque chose de profondément solennel dans la manière dont Susanne termina son récit; et quand elle eut cessé de parler elle serra Alda sur son sein, et l'embrassa plusieurs fois avec la plus tendre affection. Ensuite, changeant de ton, elle lui dit: "La matinée s'avance, les oiseaux chantent dans les jardins impériaux, et la population active de la grande ville se répand de tous côtés. Les inquiétudes, les travaux, les projets incessants, les joies, les douleurs et les crimes, hélas! de la journée, ont déjà commencé. Allons, Alda, il faut accomplir la tâche qui nous est imposée; car nous ne sommes pas libres (heureusement pour nous peut-être) de choisir nos occupations, puisque l'emploi de temps qui nous est accordé maintenant est à la disposition d'une autre."

Les jeunes amies offrirent alors leur sacrifice habituel d'adoration et de prière au Dieu tout-puissant, dispensateur de tous les biens. Elles avaient à peine terminé leurs dévotions du matin, que Narsa vint, d'un air de colère, les gronder de s'arrêter si longtemps ensemble sur le balcon, au lieu de se joindre à leurs compagnes, dans leurs appartements au-dessous. Alda aurait répondu avec impatience; mais Susanne prit la parole, et dit avec sa douceur ordinaire: "Excusez-nous, Narsa, j'ai mal dormi cette nuit, nous sommes venues prendre l'air ici, et nous ne nous sommes pas aperçues du temps qui s'était écoulé. Vous n'aurez plus sujet de vous plaindre de notre défaut d'exactitude."

Cette réponse ne laissait à Narsa aucun prétexte pour gronder encore. Les deux amies se disposaient à se rendre ensemble à l'ouvrage, quand elle dit à Alda que sa maîtresse devait passer cette journée et la suivante à sa villa de Tusculum, et que c'était son bon plaisir de la prendre avec elle.

"Vous n'entendez pas que je doive me séparer de mon amie? dit Alda en jetant ses bras autour de la taille amaigrie de Susanne.