—Je vous dis, esclave, que vous êtes désignée par la noble dame Lélia, fille de votre maître, comme une des servantes qui doivent avoir l'honneur de l'accompagner dans son voyage à Tusculum, répondit Narsa. Elle ne pense pas que la jeune fille juive soit assez bien portante pour y aller; autrement elle préférerait de beaucoup ses services aux vôtres, je puis vous l'assurer.
—Alors Lélia peut fixer son choix sur quelque autre de celles qui sont forcées de lui obéir, car je n'irai pas à Tusculum, dit Alda résolûment.
—Ne pas aller à Tusculum, barbare! ne pas suivre la noble Lélia quand elle l'ordonne! s'écria Narsa d'un ton mêlé de surprise et de colère; je voudrais bien connaître vos raisons pour oser refuser d'obéir à la fille de votre maître. Non pas que votre refus soit de la moindre importance; car il faut que vous y alliez, et vous le savez parfaitement.
—Pensez-vous que je consente jamais à quitter Susanne, quand elle a besoin de mes soins et de ma tendresse; pour suivre une Romaine, dont un injuste caprice de la fortune a fait ma maîtresse? reprit Alda en donnant un libre essor à sa hauteur native.
—Alda, chère Alda, quel est ce langage? dit Susanne d'un ton de reproche et de prière.
—Consentir, vraiment! reprenait Narsa, comme si le consentement d'une esclave signifiait quelque chose, quand ceux qui possèdent sur elle le droit de vie et de mort ont fait connaître leur volonté!"
Les yeux de la jeune Bretonne lancèrent des éclairs, elle jeta sur Narsa le coup d'oeil le plus méprisant; mais la réponse pleine d'indignation qu'elle se préparait à lui faire expira sur ses lèvres, quand elle vit les regards suppliants de son amie malade, qui, agitée par la crainte d'une scène violente, la prit à part, et la supplia de se rendre aux ordres de Lélia: et elle le fit avec tant d'instances, qu'Alda, quoique fortement tentée de persévérer dans sa résistance et de soutenir avec Narsa une lutte inutile, lui céda enfin, en disant: "J'irai, Susanne, puisque tu le veux; car je ne puis rien te refuser. Mais si tu savais ce qu'il m'en coûte de te laisser en ce moment!" ajouta-t-elle avec un regard plein de douleur. Car le danger de Susanne, dont elle ne s'était jamais aperçue, lui apparaissait tout à coup, au moment où elle allait la quitter, et lui faisait redouter une heure d'absence; combien plus deux jours entiers!
Susanne la calma, l'encouragea et chercha à l'égayer; mais quand on annonça la litière qui devait conduire Lélia à Tusculum, et qu'on appela Alda pour suivre sa maîtresse, elle se jeta en pleurant dans les bras de son amie, et déclara qu'elle ne pouvait la quitter.
"Va, ma chère Alda, va! dit Susanne; pourquoi me désoler ainsi? Ton devoir de chrétienne exige que tu ne provoques pas une colère inutile de la part de ceux qui n'auraient aucun pouvoir sur toi s'il ne leur eût été donné d'en haut.
—Oh! mais te laisser, Susanne! te laisser ainsi!" dit Alda en sanglotant, pendant qu'elle contemplait avec angoisse les traits abattus, les joues maintenant pâles comme la mort, et les formes presque transparentes de son amie.