Ses yeux étaient fatigués de la splendeur qui l'environnait, et se lassaient de ne pouvoir jamais se reposer que sur de pompeux monuments, des colonnades de marbre, des statues colossales, des fontaines artificielles, et de symétriques jardins. L'agitation bruyante de la grande ville l'étourdissait; le mouvement continuel de la foule, passant et repassant, dans laquelle elle ne voyait aucun visage de connaissance, était accablant pour elle, et la vue des fleurs dans des vases, les chants des oiseaux en cage, la remplissaient de mélancolie.

L'enfant emprisonnée de la nature soupirait après les murmures d'un ruisseau, l'ondulation des vertes forêts, et la vue des collines et des vallons dans toute leur variété sauvage. En tout autre temps et dans toute autre circonstance elle eût accueilli avec délire le voyage à Tusculum et le privilége de passer deux longues et brillantes journées à la campagne, environnée de prairies verdoyantes, et sous l'ombrage des bosquets formés par le tendre et abondant feuillage nouvellement sorti des bourgeons printaniers; mais alors elle en détournait la vue avec un esprit sombre et distrait. Elle avait, il est vrai, laissé loin derrière elle la ville détestée, et son oreille était saluée par le murmure du ruisseau tombant de la montagne, par le bourdonnement des abeilles sauvages, et par les chants de milliers d'oiseaux; ses yeux, au lieu de rencontrer l'éternelle monotonie d'un marbre éblouissant de blancheur, se reposaient sur une délicieuse verdure, brillante de teintes variées, et elle était assise au milieu des ombrages de Tusculum; mais ses yeux étaient voilés de larmes, et elle ne pouvait partager la joie avec laquelle tout, dans la nature animée ou inanimée, saluait le retour du printemps.

Les champs, les bois et les eaux l'environnaient, et la chaîne élevée des montagnes de l'Abruzze s'étendait devant elle; mais elle détournait de ce riche tableau ses regards attristés, pour les fixer au loin sur les tours de Rome, où ses inquiètes pensées la reportaient, car là était son trésor, et son coeur aussi. Toute autre chose était sans valeur pour elle, et ce fut réellement avec la plus grande difficulté qu'elle put résister à la tentation qu'elle éprouvait d'échapper à la surveillance de Lélia, et de retourner à Rome près de sa bien-aimée Susanne. La seule crainte qui pût l'empêcher d'en faire la tentative fut celle de causer à son amie une vive contrariété, et d'encourir ses doux et sérieux reproches.

Lélia était impatiente et irritable: mécontente d'elle-même, toux ceux qui l'approchaient devaient naturellement ressentir d'une manière ou d'une autre les effets de sa mauvaise humeur. Mais rien ne pouvait plus augmenter l'impatience d'Alda; car elle avait atteint son apogée avant que la jeune Bretonne eût passé six heures à Tusculum, persuadée que si elle pouvait seulement retourner à Rome, elle ne souhaiterait jamais de revoir la campagne, et oubliant que, tant qu'elle y avait été, elle avait soupiré, comme un aigle en cage, après les solitudes les plus sauvages de la nature: tant les humains sont inconséquents dans leurs désirs; tant il est vrai que le lieu que nous détestons aujourd'hui peut devenir demain pour nous un centre d'attractions et offrir à notre imagination un intérêt plus puissant que celui même qui a été, pour ainsi dire, sanctifié par nos premiers attachements.

Le soir du second jour, Alda retourna à Rome avec sa maîtresse. Ce voyage au retour lui parut interminable, et, dans l'extrême agitation qui s'était emparée d'elle, elle ne faisait que de courtes et brusques réponses à toutes les observations que lui adressait Lélia. Elle sentait le tort dont elle se rendait coupable en agissant ainsi; mais elle ne pouvait se résoudre à surmonter son humeur, qui, excitée par l'état de pénible anxiété où elle se trouvait alors, s'irritait pour le moindre sujet; et plus d'une fois cette réflexion se présenta à son esprit: Je blâme Lélia; je l'accuse d'une conduite déraisonnable, et de se livrer aux accès d'une injuste colère: hélas! je ne lui ressemble que trop par ces défauts que je remarque en elle!

Quand la litière s'arrêta au palais de Marcus Lélius, et qu'une longue file d'esclaves rampants, de serviteurs et d'affranchis, s'avança pour recevoir leur jeune maîtresse, le regard inquiet d'Alda parcourut la foule pour y découvrir Susanne; mais ce fut en vain: elle n'était pas parmi ceux qui s'étaient assemblés sous le portique en tenant des torches allumées. A peine Alda put-elle contenir le mouvement qui la portait à s'élancer de la litière même avant sa maîtresse, qui descendait avec beaucoup de pompe et de cérémonie, mais quand elle vit que Pamphylia, l'affranchie favorite, allait aussi passer avant elle, et sachant que sa sortie se ferait avec encore plus d'apparat et de solennité que celle de sa maîtresse (car Pamphylia était lente, majestueuse et étudiée dans tous ses mouvements, afin de pénétrer le reste de la maison de sa haute importance), elle fut incapable de contenir sa vivacité: passant donc devant elle, elle sauta hors de la litière, et, se précipitant impétueusement au milieu de la foule des esclaves et des serviteurs, elle entra dans le palais avant que Pamphylia, stupéfaite, fût revenue de l'étonnement que lui causait ce qu'elle appela l'inconcevable impolitesse de la jeune barbare, quoique ce fût, comme elle le disait, "ce qu'on pouvait attendre d'une sauvage Bretonne."

Alda cependant ne trouvait pas celle qu'elle était si pressée d'embrasser après sa courte sa courte mais insupportable absence; et, ne recevant aucune réponse de ses compagnes d'esclavage à toutes les questions empressées qu'elle leur adressait sur Susanne, elle se hâta d'aller chercher cette dernière dans la chambre élevée qu'on avait mise à leur disposition.

"Susanne, bien-aimée Susanne, me voilà de retour! s'écria-t-elle en s'approchant de la porte d'un pas précipité. Susanne, es-tu ici?" continua-t-elle d'une voix altérée par l'effroi que lui causait un silence prolongé; puis, avec un douloureux pressentiment qu'elle ne s'expliquait pas, elle poussa la porte entr'ouverte, et jeta un regard plein d'inquiétude dans la chambre solitaire et délabrée. Mais, apercevant Susanne étendue sur son lit, elle la crut endormie, et, incapable de résister au désir de contempler son visage chéri, elle s'en approcha bien doucement, dans la crainte que le bruit de ses pas ne troublât son sommeil. Vaine précaution! ce sommeil était trop profond pour qu'aucun bruit humain pût désormais le troubler. Un flot des rayons argentés de la lune, se répandant à travers la fenêtre ouverte, jetait une pâle et froide lueur sur le front plus pâle et plus froid encore de Susanne, et laissait voir l'ineffable expression de paix qui reposait sur son visage, tandis que le sourire angélique qui se dessinait sur ses lèvres disait avec une silencieuse éloquence qu'elle avait trouvé le bonheur dans la mort.

Alda contemplait le corps inanimé et les traits si calmes de son amie dans une agonie de douleur que nulle parole ne pourrait exprimer, et le désespoir de son coeur, répandu sur son visage, offrait un contraste frappant avec le profond repos et la solennelle douceur que la main de la mort avait imprimés sur chacun des traits de celle qu'elle pleurait.

Mais Alda, qui n'était pas préparée à ce coup terrible et accablant, ne put le supporter, et, succombant sous le poids de sa douleur, elle tomba évanouie. Ses émotions avaient été si violentes, que la nature lui accordait une trêve afin qu'elle pût résister à celles qui lui étaient encore réservées.