Alda resta sans connaissance plusieurs heures au delà de la durée d'un évanouissement ordinaire; elle ne reprit ses sens que lorsque les premiers rayons du soleil échauffèrent son visage, et que la brise fraîche du matin, soufflant à travers la fenêtre ouverte, souleva les boucles de ses longs cheveux blonds, négligemment épars sur ses épaules et sur le plancher, où elle était étendue sans mouvement.
La première sensation d'un retour à la vie fut le souvenir de la perte qu'elle avait faite; se relevant aussitôt, elle s'élança vers le lit de Susanne pour embrasser les restes glacés de son amie, et contempler encore une fois ses traits chéris. Mais cette dernière consolation même fut refusée à sa douleur; car le corps avait été enlevé pendant son évanouissement, et elle ne revit plus Susanne.
Depuis le jour où un père bien-aimé était mort dans les bras de la malheureuse Alda, au fond du cachot où l'avaient jeté les Romains, la laissant orpheline et captive sur une terre étrangère et ennemie, elle n'avait rien senti de semblable à ce qu'elle éprouvait en ce moment, et la violence de son désespoir fut telle, qu'elle terrifia ceux qui en furent les témoins. Elle ne pouvait encore se dire que Susanne était passée de cette terre d'épreuves et de misères, de l'exil et de l'esclavage, à cet état bienheureux où la douleur est inconnue, où les larmes du juste sont essuyées pour toujours, et elle la pleurait comme si l'espérance se fût enfuie avec elle.
Chaque jour qui s'écoulait augmentait encore son affliction, en lui faisant sentir davantage la perte qu'elle avait faite, et personne ne pouvait maintenant lui offrir de consolation. Elle ne reconnaissait pas la main du Seigneur dans le malheur qui l'avait frappée; elle murmurait contre sa justice et sa sagesse, et elle ne voulait pas voir qu'il lui avait enlevé l'idole qu'elle s'était faite sur la terre, afin qu'elle reportât toutes ses affections sur lui, son père et son Dieu. Elle savait bien que celle qui n'était plus aurait été la première à condamner son défaut de résignation, et la vaine rébellion de son coeur contre la volonté du Dieu tout-puissant; mais elle-même ne voulait pas courber la tête sous la main adorable qui la châtiait. De plus, ses manières hautaines, son silence dédaigneux, rebutaient tous ceux qui étaient autour d'elle.
D'abord, à la faveur de son attachement pour Susanne, qui était bien connu, on eut quelque indulgence pour sa position; mais quand on vit que, sans égard pour les représentations ou les menaces, elle rejetait obstinément les travaux de chaque jour, on eut encore une fois recours aux moyens violents. Ils eurent, il est vrai, pour effet de la tirer du sombre désespoir et de l'accablement où elle avait été plongée par la mort de son amie; mais ce fut pour exciter en elle un des plus terribles accès de colère qu'elle eût encore ressentis, pendant lequel elle adressa les paroles les plus insultantes à Lélia, qui ordonnait qu'elle fût sévèrement punie.
Si Alda n'eût été retenue, elle aurait rendu les coups qu'elle recevait de Narsa à sa tyrannique maîtresse; mais à la fin, épuisée par les efforts de son inutile fureur, elle tomba dans un état d'immobilité et d'abattement dans lequel elle resta longtemps, comme insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. Toutefois, tandis que ses yeux étaient fermés, ses larmes taries, et ses lèvres silencieuses, son esprit était activement occupé.
Une pensée l'avait frappée, une nouvelle et soudaine pensée, qui rappela les émotions de l'espérance sur ses joues décolorées: elle avait conçu l'idée d'échapper à l'esclavage. Tant que Susanne avait vécu, des liens plus forts qu'une chaîne de fer l'avaient attachée à la captivité qu'elle partageait avec elle; et, pour l'amour de Susanne, la fière Alda se fût soumise à fendre le bois, à tirer de l'eau, ou à habiter un cachot d'où la lumière du jour eût été exclue à jamais; ce lien était brisé, et, poussée au désespoir par le souvenir de ses malheurs et des mauvais traitements qu'elle avait endurés, elle résolut de n'en pas supporter plus longtemps.
Décidée à exécuter le dessein qu'elle avait formé de fuir sur-le-champ, elle affecta un calme qu'elle était bien loin de sentir, et réussit à endormir les soupçons de ses tyrans, en séchant ses larmes, et reprenant en silence l'ouvrage qu'elle avait si longtemps négligé. Elle travailla assidûment jusqu'à l'heure du repos; alors on lui permit de se retirer dans sa chambre solitaire. Sans se déshabiller, elle se jeta sur son lit, écoutant attentivement, jusqu'à ce qu'un profond silence lui apprît que toute la maison était ensevelie dans le sommeil.
Alors elle se leva, quitta sa chambre sans bruit, et, favorisée par la nuit, parvint à s'échapper du palais de Marcus Lélius.