Perdue et abandonnée, je marche ici d'un pas faible et lent, tandis que les déserts sans bornes semblent s'étendre encore devant moi.

(GOLDSMITH.)

La jeune fugitive, tremblante et le coeur palpitant, traversa les rues désertes de la magnifique cité qui était alors la reine du monde connu. Ce puissant assemblage de crimes et de gloire, de bassesse et de grandeur, était plongé dans un calme profond. L'esclave jouissait d'un court sursis accordé à ses peines, le méchant cessait un moment de faire le mal, et le travailleur goûtait le bienfait du repos. L'embarras des affaires, le tumulte bruyant et l'agitation de la journée étaient alors suspendus; le silence qui régnait partout n'était interrompu que par les aboiements du chien de garde, le tintement accidentel des sonnettes portées par les sentinelles, les bruits éloignés d'une gaieté mêlée d'ivresse dans le palais impérial, et les doux murmures du vent dans les jardins publics.

Même en ce moment de trouble et d'alarmes, la jeune Bretonne fut frappée du contraste qu'offraient les splendeurs de Rome, ses portiques de marbre, ses colonnades, ses statues, ses temples, ses fontaines, avec les huttes grossières, bâties en bois et couvertes de chaume, dont les rues éparses, étroites et irrégulières de la capitale de son pays étaient composées. Mais elle détournait ses regards avec un froid dédain des grandeurs et de la magnificence de la ville impériale, en pensant aux crimes odieux qui se commettaient la nuit et le jour dans ces habitations de luxe et de misère, et se disait intérieurement que Rome, élevée comme une reine au-dessus de toutes les nations, était plus réellement abjecte et plus déshonorée que la plus humble de celles dont son orgueil avait triomphé.

Alda parcourut précipitamment les magnifiques rues, nouvellement bâties, où la grandeur et la richesse avaient déjà fixé leur résidence, et dirigea ses pas vers le quartier de la ville qui restait dans un état de ruine et de désolation depuis les ravages du feu; et de là elle trouva sans difficulté un sentier isolé, conduisant dans la campagne, qui la sauva du danger d'être questionnée ou même arrêtée par les sentinelles, si elle eût passé par les portes. Cet obstacle à sa fuite heureusement évité, elle respira plus librement, et se hâta d'avancer, sans s'arrêter, jusqu'à ce qu'elle se trouvât dans le voisinage d'un cimetière, hors des limites de la ville. Là elle fit une pause, en hésitant et jetant un regard mélancolique sur la longue suite de pierres tumulaires que les pâles rayons de la lune éclairaient d'une lueur douce et paisible; elle pensait y trouver la triste satisfaction de prier sur les tombes de son père et de son amie avant de quitter Rome pour toujours. Vaine espérance de calmer les douloureux souvenirs qui se pressaient dan son coeur! le lieu de leur sépulture lui demeurait inconnu.

Ils ne reposaient pas avec les nobles et orgueilleux Romains, quoique tous deux aussi fussent nobles, et l'un d'eux de sang royal. Ils avaient été enterrés dans le sépulture des esclaves; Alda se le rappela, et, voyant que la consolation de pleurer sur le lieu de leur repos terrestre lui était même refusée, elle se frappa le sein avec douleur, et continua sa marche incertaine.

Elle ne savait où se diriger; à peine s'en occupait-elle, pourvu qu'elle échappât au joug pesant de l'esclavage de Rome. Jeune, active et vigoureuse comme elle l'était de corps et d'âme; accoutumée aux travaux, aux fatigues, aux dangers, et n'en craignant aucun, elle poursuivit sa course avec la sagacité, le courage et la promptitude d'un Indien de l'Amérique quand il voyage dans un pays qui lui est inconnu.

Bientôt elle eut laissé Rome loin derrière elle, et s'étant rafraîchie avec quelques gorgées de l'eau du Tibre, elle résolut de traverser ce fleuve, dont elle avait jusque-là suivi le cours, et, ôtant ses sandales, elle y marcha les pieds nus, dans un endroit guéable, où le sable jaune semblait, aux premiers rayons du soleil levant, un lit d'or sur lequel coulait cette eau peu profonde.

Quand elle eut gagné la rive opposée, Alda se retourna, et, apercevant encore les faîtes éloignés de la ville des sept collines, elle joignit les mains en s'écriant: "Je suis encore Bretonne, car je suis libre!" Et, s'agenouillant sur le sol humecté de la rosée du matin, elle fit ses prières avec ferveur, et remercia Dieu, qui avait permis qu'elle brisât les chaînes de ses oppresseurs. Puis elle poursuivit sa route avec un nouveau courage.

Tout autour d'elle lui était étranger; mais, après s'être arrêtée pour regarder l'ensemble du pays, elle dirigea sa course vers les montagnes de l'Abruzze, où elle jugea qu'elle pourrait trouver un abri caché, s'en reposant pour sa subsistance sur cette généreuse Providence dont les bienfaits s'étendent à tous, et se confiant entièrement en Celui qui nourrit les petits des oiseaux, et qui ne souffrirait pas qu'elle mourût de faim dans le désert.