CHAPITRE XI

… Qui sont ceux que je vois avec ces vêtements flétris et déchirés, et qui ne semblent pas des habitants de la terre, quoiqu'ils y soient cependant?

(SHAKESPEARE.)

Un soir qu'Alda était assise sur un banc rustique devant sa petite chaumière, elle aperçut deux étrangers (un homme et une femme) qui s'avançaient vers elle. Quoiqu'ils fussent encore à une assez grande distance, elle put voir qu'ils étaient accablés de fatigue. L'homme, qui annonçait un âge mûr, marchait d'un pas faible et languissant, s'appuyant lourdement sur sa compagne, jeune et délicate, qui semblait incapable de supporter le fardeau sous lequel on la voyait ployer.

Le coeur d'Alda était changé par ses propres souffrances, et il s'était adouci par le divin esprit de cette religion qui prescrit une charité universelle et des sentiments bienveillants pour tout le genre humain.

La vue de ces voyageurs fatigués l'émut vivement, et la remplit de compassion pour leur détresse, trop évidente; elle se leva pour aller à leur rencontre et leur offrir l'hospitalité sous son humble toit.

En approchant des étrangers, elle observa qu'ils étaient pauvrement vêtus; mais les rayons obliques du soleil couchant, frappant sur son visage, l'éblouissaient de manière à l'empêcher de distinguer leurs traits. Lorsqu'elle fut assez près d'eux pour les saluer, et avant qu'elle eût eu le temps de le faire, la jeune femme poussa un cri perçant, et, joignant ses deux mains avec désespoir, elle s'écria: "Nous sommes perdus, mon père!" Le vieillard se laissa tomber sur la terre avec un profond gémissement.

Alda s'élança pour offrir ses secours; mais elle recula aussitôt: elle avait reconnu dans ces étrangers Marcus Lélius et sa fille.

A la vue de ses cruels oppresseurs, mille sentiments se combattirent dans le coeur de la jeune Bretonne. Elle devint pâle et pouvait à peine respirer. Il était évident, d'après leur déguisement, leur agitation et leurs alarmes, que quelque grande calamité était tombée sur le père et la fille, et les avait obligés de fuir. Les vêtements de Marcus Lélius étaient d'ailleurs couverts de sang, et son bras droit pendait immobile à son côté.

Une pâleur de mort était répandue sur le visage de Lélia; ses beaux cheveux, dont elle avait été si fière, tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes; elle avait perdu une de ses sandales, ses pieds étaient déchirés par les ronces et les épines, et ses vêtements étaient souillés et lacérés. Tout en elle annonçait la misère et la douleur.