Pendant un instant ces trois personnes gardèrent un profond silence, que Lélia rompit la première. Sa voix était faible et tremblante, et pourtant elle conservait ses manières hautaines. "Alda, dit-elle, le mauvais génie des Lélius a voulu que vous vous trouvassiez sous nos pas à l'heure où nous sommes abandonnés des dieux et frappés par les hommes; nous vous avons maltraitée, et le moment de la vengeance est arrivé pour vous. Nous sommes proscrits par l'empereur; le prix du sang est fixé sur nos têtes: vous pouvez l'obtenir en dénonçant notre retraite à ceux qui suivent nos traces."

Il y avait dans la conclusion de ce discours quelque chose de profondément offensant pour la jeune Bretonne; c'était un trait acéré ajouté à toutes les injures qu'elle avait reçues de Lélia. Elle répondit fièrement: "Si vous êtes capable d'une aussi basse vengeance que celle de trahir pour l'attrait d'un peu d'or un ennemi tombé, sachez que toutes les richesses dont Rome peut disposer ne m'inspireraient pas la tentation de commettre une action aussi odieuse." Et, en parlant ainsi, elle s'éloigna sans regarder Lélia et son père.

Mais agir avec hauteur dans un moment semblable n'était pas d'une chrétienne. Alda le sentit, et quand, se retournant avant d'entrer dans sa demeure, et jetant les yeux sur les deux infortunés Romains, elle vit Lélia se pencher avec toutes les marques du désespoir sur le corps de son père, son coeur lui reprocha avec force des sentiments si opposés aux saints préceptes du divin Maître, et la pensée qu'elle avait eue d'abandonner ses ennemis tombés, quand la main du Seigneur les avait frappés.

Six mois avant cette époque, Alda se serait réjouie de leur malheur avec une cruauté vindicative; elle aurait pris plaisir à leur retourner le dard dans la plaie, à leur reprocher tous les outrages qu'elle avait reçus d'eux, à leur faire sentir la justice de la punition qui était tombée sur leurs têtes; et même, un moment, les mauvaises passions propres à sa nature surmontèrent les sentiments de la chrétienne, lorsque, retournant vers Lélia, elle vit la colère briller dans les yeux de celle-ci. Car Lélia, pénétrée de la pensée qu'Alda ne revenait que pour l'insulter dans sa misère et triompher de sa chute, était résolue à ne pas paraître plus humble dans ses revers qu'elle ne l'avait été aux jours de sa grandeur. Elle jeta donc sur la jeune Bretonne des regards où se peignaient la défiance et le mépris, en lui disant: "Reviens-tu pour repaître tes yeux de l'agonie de mon père expirant, et pour te réjouir des calamités qui nous ont précipités dans la poussière?"

Alda, s'éloignant encore avec indignation, eut bien de la peine à réprimer les paroles de colère qui se pressèrent sur ses lèvres.

En ce moment Marcus Lélius poussa un profond soupir et ouvrit les yeux. Lélia se jeta près de lui sur la terre, souleva sa tête languissante, et la posa sur son sein. Elle contemplait ses traits agités de mouvements convulsifs semblables à ceux de la mort, se tordait les mains avec désespoir, et jetait autour d'elle des regards désolés, comme si elle eût cherché du secours pour son père, tandis que les larmes qu'elle avait eu tant de peine à retenir en présence d'Alda, éclataient comme un torrent et tombaient en larges et pesantes gouttes sur le visage du vieillard, et que sa poitrine se soulevait sous les sanglots convulsifs qu'elle s'efforçait en vain de contenir.

Alda se rappela ses propres et inexprimables douleurs, alors qu'elle était elle-même agenouillée auprès de son père mourant, et ne comprit que trop la désolation de la malheureuse fille de Marcus Lélius; elle aurait voulu lui adresser des paroles de paix; elle se rapprocha encore, pour essayer de la consoler dans sa détresse. Mais ses lèvres tremblaient par la violence de son émotion, et elle se retourna promptement pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux. En ce moment les pas retentissants de chevaux qui s'avançaient vers le lieu où ils étaient se firent entendre sur les rochers qui environnaient le vallon.

A ce bruit, la terreur qui saisit Lélius prêta des forces inespérées à ses membres épuisés; il se leva précipitamment, et s'écria avec effroi: "Ce sont mes persécuteurs; ils m'ont poursuivi jusqu'ici."

Lélia, oubliant l'orgueil, la colère et la honte dans cet instant suprême, et cédant à la force de son amour filial, se jeta aux pieds d'Alda, saisit sa robe, et s'écria: "Méprise-moi, tue-moi, trahis-moi si tu veux; mais sauve mon père!

—Suivez-moi, et j'essaierai de vous sauver tous deux," dit Alda, profondément touchée.