—Oui, je l'ose! et plus que cela, répliqua la fière Bretonne en saisissant les statues et les brisant sur le pavé de marbre; je crains vos dieux aussi peu que leurs ignorants adorateurs. S'ils possèdent réellement les divins et redoutables attributs de la divinité, qu'ils se relèvent maintenant, et se vengent sur moi de ce que je viens de faire! Ah! continua-t-elle, pourquoi vos Lares et vos Pénates restent-ils si humblement et si tranquillement dans la poussière, insultés et mutilés? Mais vous pourriez aussi sagement adorer un vase ou une cruche, puisqu'ils sont aussi faciles à détruire et reçoivent les outrages aussi paisiblement?"

Lélia, que la surprise et la rage avaient rendue muette, vola vers son père pour lui demander vengeance de l'impie étrangère. Marcus Lélius s'interposait rarement, dans les cas ordinaires, entre sa fille et ses femmes esclaves; mais il fut rempli d'indignation par le récit que lui fit celle-ci de l'action téméraire d'Alda.

D'après l'aveugle superstition des Romains, tout accident ou mésaventure arrivé aux statues des dieux Pénates était considéré comme de mauvais augure et présageait quelque horrible infortune pour le chef de la famille, ou peut-être même la désolation de la famille entière. Qu'une ouverte et sacrilége violence eût été commise sur elles par une de ses propres esclaves, c'était une circonstance qui remplit Marcus Lélius d'horreur et de consternation; aussi se hâta-t-il de se rendre sur le lieu du délit, ne respirant que vengeance contre celle qui en était le coupable auteur. Quand il aperçut ses idoles en pièces, il se répandit en lamentations sur leurs débris, s'efforçant d'apaiser la colère des dieux et de prévenir les calamités qu'il tremblait de voir tomber sur sa maison, par des prières ardentes et des promesses d'offrandes dans les temples des divinités offensées. Puis un nouvel accès de furieuse indignation s'élevant dans son âme à la vue du sourire dédaigneux avec lequel la jeune Bretonne regardait son épouvante et sa douleur, il s'approcha d'elle tremblant de rage, et s'écria: "Misérable! quel châtiment attends-tu?

—La mort, répondit-elle tranquillement, et, sous quelque forme qu'elle se présente, je suis préparée à la recevoir, non-seulement avec calme, mais encore avec joie, puisque ce sera le moyen de délivrer mon âme libre du joug d'un maître romain.

—La mort est donc ce que tu souhaites, intraitable barbare? reprit Marcus Lélius; mais notre compte ne serait pas encore réglé; aussi je veux que tu reçoives une punition si sévère, qu'elle sera pour toi plus difficile à supporter que la mort même."

La résistance, les reproches furieux et les injures d'Alda ne servirent qu'à aggraver sa position déjà désespérée; mais elle soutint avec un inébranlable courage le châtiment infligé par le vindicatif Marcus Lélius, et, se refusant à la plus légère soumission, souffrit fermement et silencieusement jusqu'à ce que, la nature épuisée ne pouvant résister davantage, elle tomba dans un évanouissement si long, si semblable à la mort, que ni de nouvelles douleurs ni l'application d'aucun remède ne purent rappeler ses sens; elle resta étendue sans mouvement, et dans une complète ignorance de ce qui se passait autour d'elle.

Ses persécuteurs la laissèrent dans cet état; et de toutes ses compagnes d'esclavage, quoique chacune à son tour eût éprouvé la cruauté de Marcus Lélius et de sa fille, pas une n'essaya de secourir et de consoler l'étrangère délaissée. Sans égard pour sa tendre jeunesse, pour ses profondes infortunes, pour les outrages et les souffrances qu'elle venait d'endurer, ou absorbées dans les sentiments d'une crainte égoïste, elles la laissèrent à l'horreur de son sort. Il est vrai de dire que toutes ses manières avec elles avaient été impolies, fières et disgracieuses. Ella avait pendant plusieurs mois habité la même maison qu'elles, et toujours refusé de s'associer à leurs travaux, à leurs occupations, à leurs plaisirs; se tenant à une distance hautaine, renfermant ses douleurs dans son sein, et rejetant même les bons offices de la seule parmi elles qui lui eût offert son amitié.

Quand Alda revint enfin de son long évanouissement, et s'aperçut qu'elle était seule, délaissée dans sa misère de Susanne elle-même, elle ressentit une profonde amertume. Elle promena dans l'appartement solitaire un regard où se mêlaient le mépris et la douleur, tandis que son jeune coeur se gonflait, presque jusqu'à se briser, par le contraste de son abandon présent avec la splendeur de son existence passée. Elle essaya, mais en vain, de soulever ses membres roides et sanglants, et, sentant combien lui eût été précieuse alors la sympathie affectueuse de celle qu'elle avait toujours si dédaigneusement repoussée, elle gémissait involontairement, et appelait la mort comme le terme de ses souffrances.

"La mort, pauvre enfant!" répéta la douce voix de la jeune fille juive qui se trouvait plus près d'elle qu'elle ne l'avait imaginé; "quelles sont donc, hélas! vos espérances dans une autre vie, pour que vous désiriez si ardemment la fin de celle-ci?" En parlant ainsi, elle s'assit sur le marbre, à côté d'Alda, et, relevant sa tête souffrante, elle la posa doucement sur ses genoux, et baigna de ses larmes le visage brûlant et contracté de l'infortunée Bretonne, sur lequel elle se penchait avec la plus tendre compassion.

La question de Susanne avait fait vibrer une corde qui résonnait puissamment dans le coeur de la jeune captive. Ses joues pâles se colorèrent, et ses tristes yeux s'animèrent d'un éclat passager, pendant qu'elle développait, avec tout l'enthousiasme de sa foi nationale, le Credo erroné, mais consolant, des druides, qui enseignait que le moment de la dissolution était le commencement d'une nouvelle existence.