Lélia jeta un cri étouffé lorsque le chaud et brillant rayon, éclairant le visage de celui qui n'était plus, révéla l'affreux changement de ses traits, et elle pressa ses mains sur son front, comme si elle eût voulu dérober pour toujours à la lumière ses yeux épuisés de larmes.

Alda s'approcha d'elle avec la plus tendre compassion, prit sa main humide et froide, et lui adressa la parole avec la douce voix de la sympathie. Pendant quelques minutes Lélia parut s'apercevoir à peine de sa présence, ou la regarda d'un air vague et incertain, comme si elle cherchait à la reconnaître; enfin on la vit sortir tout à coup de cet égarement, et elle s'écria: "Vous voilà donc revenue; mais c'est trop tard, car il n'est plus. Le dernier lien qui m'attachât à la terre est rompu; je reste seule et désolée.

—Ne parle pas ainsi, Lélia, lui dit Alda tendrement; car tu as en moi une soeur, une soeur qui aussi a connu l'infortune et qui en a été accablée; qui a senti tout ce que tu sens, et qui cependant a appris à bénir la main toute-puissante qui la châtiait, et à dire : Il est heureux pour moi d'avoir été affligée; car, avant d'être éprouvée, je marchais dans le mauvais chemin. Ne te désole donc pas comme celui qui est sans espérance; car tu as un autre père, un Père céleste qui ne t'abandonnera pas si tu t'adresses à lui dans ta douleur. Aimons-nous donc comme il nous a aimées, et unissons-nous pour le servir."

En prononçant ces paroles, la jeune Bretonne tendait les bras à son ancienne ennemie; Lélia s'y précipita, oubliant tout ce qui s'était passé entre elles, et elle pleura librement sur son sein.

Alda, l'entourant de ses bras, mêla ses larmes aux siennes, et à compter de ce moment ces deux coeurs, jusque-là si éloignés l'un de l'autre, oublièrent toute distinction de rang, toute animosité nationale, tous les sentiments d'orgueil, tous les préjugés qui les avaient mutuellement enflammés de haine et de colère, et elles devinrent réellement comme deux soeurs. Jamais les liens du sang ne cimentèrent une amitié plus solide et plus vraie que celle qui se forma entre elles; car Lélia, qui détestait sincèrement ses cruautés et sa tyrannie envers Alda, l'aimait en proportion du mal qu'elle lui avait fait et du bien qu'elle avait reçu d'elle; tandis qu'Alda, reconnaissant dans toute son étendue la vérité de cet axiome divin, qu'il est plus doux de donner que de recevoir, l'aimait d'autant plus qu'elle lui avait pardonné davantage.

Mais la jeune Romaine devint pour Alda l'objet d'un intérêt encore plus tendre et plus dévoué; une fièvre violente et dangereuse la saisit le soir même du jour où elles avaient rendu les derniers devoirs à son père, assistées par Aurélius, qui resta avec elles pour leur prêter secours dans cette triste circonstance. Il prolongea ensuite son séjour auprès d'elles pour aider Alda à soigner la pauvre Lélia, et tâcher d'arrêter les progrès d'une maladie qui la réduisit à la plus extrême faiblesse, et la conduisit au bord du tombeau.

Cependant la jeunesse, secondée par les tendres soins d'Alda et les connaissances médicales d'Aurélius, surmonta la violence du mal, et Lélia marcha peu à peu vers la convalescence. Aurélius retourna près de son troupeau, dont il avait été plusieurs jours éloigné; mais il promit de revenir bientôt pour visiter les deux jeunes filles, dont la position lui inspirait une vive sollicitude.

A partir de la maladie de Lélia, sa douleur parut avoir entièrement changé de caractère. Elle avait cessé de pleurer, elle ne proférait aucune plainte, et elle évitait soigneusement toute allusion à ses infortunes passées; en sorte d'Alda aurait pu la croire entièrement résignée à son sort, si l'accablement et la langueur qui se montraient invariablement dans son extérieur et dans ses manières n'eussent révélé une souffrance intérieure plus grande que les paroles ne pouvaient l'exprimer.

Si la maladie du corps avait cédé, celle de l'âme subsistait dans toute sa force. Alda essayait par tous les moyens qui étaient en son pouvoir de dissiper cette profonde mélancolie: mais le triste sourire avec lequel Lélia recevait ces témoignages d'attention et cherchait à l'en remercier était si languissant, si peu naturel, qu'Alda aurait préféré la voir donner un libre cours à ses larmes.

Lélia avait aussi une sortir d'éloignement pour tous les exercices nécessaires au rétablissement de sa santé. Alda s'en inquiétait, et, par un des plus beaux jours du printemps, elle supplia sa triste compagne d'essayer de l'influence que pourraient avoir sur elle le soleil du matin et les brises de la montagne. Lélia se rendit à ses désirs comme par obéissance, et avec un regard qui disait assez combien elle était devenue indifférente à toutes choses.