—Mon père, dit Lélia, unissons-nous tous, dans une ardente prière, à Celui de qui vient la force, pour que nous sachions tous souffrir jusqu'à la fin." Et Aurélius commença une prière au Dieu de toute grâce, à laquelle se joignirent tous ceux qui étaient présents. Mais tandis que les condamnés chrétiens priaient avec ferveur, les pas précipités de la multitude et le roulement des chariots dans les rues qui étaient au-dessus de la prison, parvinrent à leurs oreilles jusqu'au fond du cachot, avec un bruit ressemblant, à cette distance, à celui des flots de la mer; dès lors ils furent avertis que l'heure était arrivée où ils allaient être appelés à la dernière et redoutable épreuve par laquelle ils devaient confesser leur foi.

La foule tumultueuse et agitée du peuple se portait avec empressement vers l'amphithéâtre, qui leur promettait pour ce jour-là les jouissances d'un spectacle encore plus attrayant pour leurs instincts dépravés et barbares que celui d'un combat de gladiateurs condamnés à s'entre-tuer au milieu de l'arène ensanglantée, et allait offrir une heure d'un amusement plus cruel et plus raffiné à ceux qui trouvaient leur bonheur dans les tourments et l'agonie de leurs semblables.

N'est-ce pas la pratique de ces atrocités qui attira enfin la vengeance du Ciel sur la coupable Rome, cette ville païenne et persécutrice, qui est désignée dans l'Apocalypse comme "une prostituée revêtue d'écarlate et assise sur ses sept collines, ivre du sang des martyrs." C'est vraiment avec justice que le saint exilé de Patmos, au temps de qui ces abominations commencèrent, et qu'on peut dire avoir été témoin oculaire des cruelles persécutions de Néron contre les chrétiens, appliqua cette image à la ville impériale des Césars.

"Mes enfants, dit Aurélius à ses compagnons quand les portes du cachot s'ouvrirent pour donner passage aux soldats romains qui venaient les chercher pour les conduire à la mort, je dois vous avertir qu'une grande tentation sera placée aujourd'hui devant vous. Priez, afin de pouvoir résister aux piéges que vous tendront les ennemis de votre âme, et courir victorieusement pour remporter le prix qui vous attend au bout de la carrière; car on vous offrira la vie à la condition de commettre un acte d'idolâtrie."

L'avertissement d'Aurélius aurait paru inutile à voir l'allégresse avec laquelle la troupe de condamnés s'avançait pour obéir à la sentence qui les vouait à la mort et à des tortures inouïes. Il n'y eut donc pas dans le cachot un seul retardataire; pas un regard ne se reporta en arrière quand ils s'avancèrent à travers les rues, encombrées par la foule, qui conduisaient à l'amphithéâtre.

Lorsqu'ils entrèrent sous le fatal portique, on leur offrit la vie, ainsi que l'avait annoncé Aurélius, à la condition, bien simple à remplir, de jeter une poignée d'encens dans le feu qui était allumé sur les autels des dieux de Rome; et au même moment on entendit, venant de l'intérieur de l'amphithéâtre, les cris barbares de la foule affamée du spectacle qui lui était promis.

"Les chrétiens aux lions! les chrétiens aux lions!" Telles étaient les paroles qui annonçaient pour la première fois aux victimes dévouées le genre de mort qui leur était destiné. Aurélius les entendit avec un sourire calme, et, repoussant d'un geste d'horreur l'encens qu'on lui présentait, il franchit d'un pas ferme les portes ouvertes de l'arène dans laquelle il devait subir son supplice. Son exemple fut suivi par ceux des condamnés qui lui succédaient immédiatement dans la file qui s'avançait, et alors on ferma subitement les portes, après avoir admis autant de victimes que les impitoyables spectateurs désiraient en voir exposées ensemble à la rage des bêtes féroces.

L'instant suivant, le morne silence qui avait suivi l'entrée des victimes fut rompu par de retentissants et épouvantables rugissements, auxquels se joignit un cri général poussé par les femmes qui composaient une partie des spectateurs, en voyant entrer les lions affamés. Les clameurs tumultueuses d'une joie féroce annoncèrent le moment où ils s'élançaient sur leur proie humaine; puis une seconde acclamation, suivie bientôt de l'ouverture des portes afin de donner entrée à de nouvelles victimes, fit connaître à ceux qui étaient dehors que l'oeuvre de la mort était accomplie. Six des captifs chrétiens avaient déjà scellé de leur sang leur profession de foi.

Alda et Lélia, comme les plus jeunes entre les prisonniers, fermaient la marche des six qui restaient, et virent avec un frémissement d'horreur les quatre qui auraient dû les précéder à travers les portes de l'arène fatale pâlir et chanceler quand on leur présenta l'alternative qui avait été si résolûment rejetée par Aurélius et ses compagnons de martyre; puis enfin, quand l'amphithéâtre retentit encore une fois de ce cri effrayant: "Les chrétiens aux lions!" d'une main tremblante et en détournant les yeux, jeter l'encens sur le feu qui brûlait devant les idoles, et racheter lâchement leur vie au pris d'une apostasie de leur Dieu.

Alda, le coeur palpitant d'inquiétude, jeta des yeux scrutateurs sur les traits altérés de sa pâle et languissante compagne, frémissant de la voir, elle aussi, fléchir devant cette redoutable épreuve; mais quand elle rencontra le regarde de haute et fixe résolution qui rayonnait dans les yeux noirs et mélancoliques de la jeune Romaine, alors élevés vers le ciel dans une fervente et silencieuse prière, elle se reprocha le doute qui avait traversé son esprit sur la fermeté de la foi de Lélia, qui, quoique d'une nature moins ardente et moins passionnée que la sienne, était cependant aussi forte et aussi courageuse.