L’histoire écrite au fond d’une bibliothèque, avec l’aide de copistes et de collectionneurs qui cherchent des dates et vous préparent vos matériaux, pourra bien briller par un plan vaste, une philosophie sévère, un style magique et des qualités d’ensemble qui assurent la vogue à votre ouvrage et l’immortalité à votre nom; mais si les grands faits sont rapportés d’une manière satisfaisante, combien de détails vous échappent! combien d’erreurs vous répétez avec vos devanciers[3]! Aujourd’hui la science commence à vouloir visiter elle-même les lieux qu’elle décrit. Elle suit pas à pas la marche des armées, cherche le gué des rivières, tourne le flanc des montagnes et voit pourquoi telle invasion s’est arrêtée. Des hommes spéciaux font l’histoire d’une cité ou d’une province et, en face d’un champ de bataille, comprennent le choc des bataillons, voient fuir les vaincus, campent ou marchent avec les vainqueurs. La chronique du château explique celle de la contrée, la tradition vient en aide aux documents écrits; l’histoire provinciale se forme, et, sous le contrôle de l’homme du pays qui a vu, l’histoire générale se complète ou se rectifie, l’obscurité se dissipe, et le savoir patient trouve enfin la vérité.

Pour connaître ce qu’a été le séjour des Sarrasins dans nos contrées, il faut, non pas consulter les érudits, surtout ceux qui ont écrit loin de nous, mais aller de chaumière en chaumière, des marécages de la Dombes aux flancs escarpés du Jura. Là, tout vous rappellera le passage, les triomphes ou les défaites de ces guerriers que le fanatisme amena du fond des déserts de l’Asie, et dont la grande histoire a si bien perdu les traces qu’elle ne sait plus où les trouver. Une lettre de Leidrade à Charlemagne nous apprend qu’il relève les monastères détruits par les Sarrasins; la Chronique de l’abbaye d’Ambronay atteste que le monastère, fondé par saint Maur, l’église consacrée à la Sainte-Vierge et la statue, objet de la vénération des fidèles, ont été renversés par les païens. Ces païens n’étaient pas les Hongrois venus deux siècles plus tard, puisque saint Barnard avait déjà, en 803, reconstruit la chapelle et le couvent. L’histoire de Lyon nous apprend que les recluseries de la Platière et de Saint-Clair, les églises de Saint-Georges et de Saint-Paul, les abbayes déjà célèbres de Saint-Pierre et de l’Ile-Barbe étaient tombées sous les coups des sectateurs du Coran, mais ni M. Henri Martin ni nos autres historiens ne nous disent quel fut le sort des armées musulmanes après les derniers triomphes de Charles-Martel; M. Reinaud ne croit pas que des tribus sarrasines aient pu rester parmi nous, et M. Pilot met au nombre des fables la prise de Grenoble par les Maures et la présence de bandes sarrasines dans les montagnes du Dauphiné.

Quant à nous qui, au fond de nos vallées, avons vu ces familles au teint brun, aux coutumes bizarres, au nom sans contredit oriental, et qui se disent elles-mêmes d’origine arabe, nous croyons qu’on pourrait compléter ce que l’histoire ne dit pas ou rectifier ce qu’elle avance d’erroné. Les tribus arabes n’ont pas regagné l’Espagne, et cependant elles n’ont pas été anéanties par les Francs. Poursuivies par un ennemi supérieur, elles ont traversé la Saône et se sont réfugiées dans les marécages de la Dombes, les forêts de la Bresse ou les gorges escarpées du Jura et du Dauphiné; la preuve, c’est qu’elles y sont encore. Si l’homme qui écrit l’histoire d’un peuple ne peut approfondir tous les faits, si l’écrivain systématique nie, de parti pris, ce qui lui paraît singulier ou bizarre, c’est aux esprits moins vastes ou moins entiers à descendre dans ces infiniment petits qui auront peut-être aussi un jour leur utilité et leur importance.

Battus à Poitiers, qu’ils traversaient en allant s’emparer du trésor de Saint-Martin, et bien avant d’avoir atteint cette Neustrie qu’on leur avait dite si opulente et si bonne à ravager[4], les Arabes et les Bérébères, âpres à la conquête, avides de pillage et ardents à se venger, après avoir, pendant quatre ans, réparé les désastres de leur défaite, attaquèrent le pays des Francs par la partie orientale, plus facile à envahir. D’immenses renforts accourus de l’Afrique et de l’Asie avaient couvert l’Espagne, franchi les Pyrénées et s’étaient répandus dans cette Septimanie où déjà plus d’une fois les Visigoths leur avaient tendu la main[5]. Organisés en vue de toutes les prévisions; accompagnés de leurs femmes et de leurs troupeaux comme pour coloniser[6], mais surtout fiers d’une cavalerie nombreuse et sans égale, les Arabes remontèrent le cours du Rhône sans presque livrer de combats[7]. La Bourgogne, écrasée par le despotisme et l’avidité des Francs, ouvrit ses portes aux musulmans qu’elle reçut presque comme des libérateurs[8]. Le clergé seul protesta contre les propagateurs d’une religion nouvelle, et le clergé seul eut à subir les lois de la guerre avec une impitoyable rigueur. Les juifs surtout firent cause commune avec les musulmans, et leur influence, puissante dans toutes les cités, ne contribua pas peu à faciliter l’envahissement du pays[9]. A Loudun, comme ils appelaient Lyon, les musulmans s’emparèrent des biens de l’Église, renversèrent les couvents[10], mais respectèrent la population; le culte extérieur fut seul défendu, les mœurs et les lois furent conservés[11]. Suivant leur tactique, et pour ne pas affaiblir leur armée, les Arabes confièrent la garde de la cité aux juifs et à quelques seigneurs bourguignons, et, comme force morale, laissèrent un poste de cavaliers autour du drapeau musulman. Ici, particulièrement, l’histoire est muette, mais la tradition parle, et grâce à elle on peut encore suivre le fil des événements.

Lyon était déjà une ville puissante qui, en se soulevant, aurait pu écraser même une forte garnison. Il n’eût pas été prudent de confier à son incertaine amitié la vie ou la liberté des soldats laissés à la garde du drapeau; mais Lyon est arrosé par deux larges fleuves; des collines l’entourent: sur quel point dut s’établir le poste arabe qui devait maintenir la paix de la cité, assez près pour savoir les nouvelles, assez loin pour ne pas être envahi par la révolte? les livres ne le savent pas, mais les gens de la campagne le savent, et c’est d’eux que nous l’avons appris.

Plus haut que la vieille ville gauloise, assise entre le premier confluent de ses deux fleuves; plus haut que le faubourg moderne de la Croix-Rousse, qui n’existait pas alors, la montagne allongée que le Rhône et la Saône entourent perd de sa largeur; on dirait que les deux fleuves amoureux, impatients de s’embrasser, ont fait un effort pour s’unir avant d’avoir à baigner les murs de la ville; en cet endroit fut jadis une villa romaine; aujourd’hui un riche et gracieux village y répand ses maisons. Un double chemin descend d’un côté au Rhône, de l’autre à la Saône; le Mont-d’Or s’étend vis-à-vis, comme un rideau. On a nommé Caluire, c’est là que s’élevait le drapeau du croissant.

Le camp arabe, gourbis ou tentes, était là, en effet, dans une admirable position, non loin des rivières, à l’abri de toute insulte, dominant l’espace, et prêt à s’envoler au rapide galop de ses coursiers si un danger sérieux l’eût menacé. Un conquérant voulant garder Lyon avec une poignée de soldats, ne pourrait choisir un meilleur emplacement; et, en effet, aujourd’hui même, c’est non loin de Caluire que le gouvernement français a établi le camp qui lui répond de la cité, sur l’emplacement où jadis Albin avait campé ses légions. Romains, Français, Arabes, peuples au génie militaire, ont compris que Caluire est la clef de la ville; la topographie n’a pas changé, le secret est resté le même; c’est toujours de là qu’on dominera Lyon.

Nous n’avons pas de preuves écrites de ce que nous avançons, mais le mamelon escarpé qui domine la campagne des Brosses, au levant de Caluire, s’appelle la butte des Sarrasins; le chemin qui descend au Rhône à travers les Brosses s’appelle la voie des Sarrasins; à une faible distance de là, au nord-est, se trouve la ferme des Sarrasins.

Les Arabes et les Bérébères envahirent la Burgondie, et, avides de conquêtes, fidèles à leur mission de convertir le monde, ils se dirigèrent vers le nord à la recherche des soldats de Charles-Martel. L’armée des Francs vaincue, l’Europe appartenait au croissant, c’en était fait de la chrétienté, et le rêve des Musulmans de rentrer dans leur patrie par Constantinople s’accomplissait; mais avant de rencontrer les fiers soldats de l’Austrasie, les Arabes trouvèrent un ennemi bien plus puissant que les Francs, plus terrible que ces géants couverts de fer qui les avaient vaincus à Poitiers, ennemi dont les historiens n’ont jamais parlé, qui arrêta leur élan, brisa leur vigueur, dompta leur courage et méritait cependant d’être signalé pour avoir, mieux que la massue de Martel, protégé le sol gaulois contre la nuée de ses envahisseurs.

Lorsque le peuple de Dieu prévariquait, lorsqu’il épousait des femmes infidèles et encensait les idoles, l’esprit divin se retirait de lui, ses chefs étaient frappés d’aveuglement, et il était livré sans pitié à la fureur des Amalécites et des Philistins. Lorsque les enfants du Prophète eurent prévariqué à leur tour, lorsque la loi la plus formelle du livre sacré eut été violée dans les caves profondes de la Bourgogne, que le vin eut coulé dans leurs festins, que les tables n’eurent plus horreur de se charger des viandes impures et maudites de la Séquanie, que les lèvres des vrais croyants eurent savouré la chair immonde des porcs du pays des Eduens, c’en fut fait du fanatisme guerrier des conquérants; la gloire du croissant s’éclipsa, l’amour du prosélytisme s’éteignit. Ne cherchez pas ailleurs la cause de la défaite des Arabes; la foi n’y était plus; leur élan incertain ne put emporter la citadelle d’Auxerre, et il vint mourir contre les faibles remparts de la ville de Sens.