[33] La notoriété de la famille commença par Joseph Garat. Celui-ci était fils d'un médecin établi à Ustaritz, dans le pays basque. Second de six enfants, il reçut, avec ses trois frères et ses deux sœurs, une éducation solide et pieuse: un de ses frères devint prêtre et une de ses sœurs religieuse. Pour lui, avocat, député important de la Gironde, ministre de la justice et régicide sous la Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur au lendemain du 18 Brumaire, comte de l'Empire, écarté de la politique par le retour des Bourbons, il acheva sa vie à Ustaritz en 1824, royaliste et chrétien. Durant le déluge révolutionnaire, il s'était, pour ne pas périr, réfugié dans la petite arche de son égoïsme et voguait satisfait pourvu que sa fortune flottât, fût-ce sur du sang. Mais lorsque la grande inondation se retirant, le laissa à sec, il fut ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi de l'hérédité, l'enseignement des premiers maîtres, et dès qu'il n'espéra plus rien des hommes, il revint à Dieu. Il ne laissa pas d'enfants.
Son frère Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis membre de l'Assemblée constituante, en eut cinq, dont quatre fils, Pierre, Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, né en 1762 et mort en 1823, fut le chanteur, et celui-là du moins ne dut sa fortune qu'à sa voix et à ses manies dont il savait faire autant de modes. Mais Mailla, né en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique et quand, à trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent:
Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
C'est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
Révoqué, il attendit de la camaraderie politique une compensation. La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne, que son ancien collègue du Tribunat, Daunou, devenu directeur des Archives, lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la politique fit de lui un secrétaire général à la préfecture de la Gironde; la politique le destitua au retour des Bourbons. Quand il n'eut plus de protecteur, il n'eut plus d'avenir et traîna à Bordeaux son oisiveté jusqu'à sa mort, en 1837.
Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand celui-ci eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme secrétaire et au retour obtint dans les douanes une place dont il vécut cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins de talent, se mit, comme Mailla et Francisque, à la traîne de l'oncle Joseph et obtint une perception à Vaugirard.
Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et à plus de parents semblerait austère. Le népotisme modéré de Joseph au milieu d'une révolution faite contre toute injustice et tout privilège est intéressant comme un début du nouveau favoritisme qui, de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'État à la clientèle des hommes publics.
[34] Thibaudeau raconte que «l'amiral Truguet défendant un jour devant le Premier Consul les idées républicaines, celui-ci avait répondu:—Tout cela est bon à dire chez madame de Condorcet et chez Mailla Garat.»—Mémoires sur le Consulat, Paris, 1826, p. 34.
Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait, avouée, admise, la plus maritale des situations illégitimes. Sans doute fut pour quelque chose dans les coquetteries d'Aimée le plaisir de prendre un homme à une femme, de voler un amour connu[35]; c'était l'espèce de larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut pas suffi pour qu'elle agréât «ce petit homme à l'air chafouin[36]». Mais, obsédée par la laideur morale d'un bel homme, par cette pédanterie d'égoïsme qui proscrivait toute émotion comme une inintelligence, elle en était venue à croire que la plus enviable beauté de l'homme était: croire, aimer, se dévouer. Garat, qui avait sans cesse à la bouche l'intérêt général, les droits du peuple, lui parut, comparé à Montrond, le représentant d'une grande cause, une manière de héros. Elle cherchait une âme, elle ne regarda pas au corps où cette âme s'était logée.
[35] Madame de Vaudey raconte ainsi la petite scélératesse qu'Aimée aurait mise dans sa mauvaise action: