«Le tribun, séduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de Fleury, tout en cherchant à lui plaire, ne pouvait pas se décider à rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir concilier les procédés et son nouvel amour. Mais la duchesse, impatientée par cette communauté de soins, voulut y mettre un terme. Étant allée faire une visite de quelques jours à la campagne, chez madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son écritoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun, ayant soin que l'une de ces lettres sortît un peu de l'écritoire. Après son départ, la femme de chambre de madame de Condorcet descendit à sa maîtresse cette écritoire oubliée, pour la faire renvoyer à la duchesse. La tentation était très forte: l'écriture de Mailla qu'on pouvait reconnaître sur le fragment qui sortait de l'écritoire excitait la curiosité de madame de Condorcet, elle y céda. C'est ainsi qu'elle connut qu'une autre possédait ce cœur qu'elle croyait tout à elle.»—Souvenirs de la baronne de Vaudey, p. 10.

[36] Souvenirs de la baronne de Vaudey.

Cette psychologie semble superflue au récent biographe du chanteur Garat. M. Paul Lafond, persuadé que la nature ne prépare pas de si loin les rencontres amoureuses, a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il, était irrésistible: contre lui, Aimée «ne songea même pas à se défendre». Elle habitait, près de Paris, une campagne louée en commun avec mesdames de Bellegarde, elle présenta son vainqueur à ses amies, il amena son frère: ce fut assez pour que, peu après, le chanteur passât d'Aimée à l'une des dames de Bellegarde et pour que Aimée se consolât du chanteur avec le tribun. Cela est fort simple, même trop. M. Paul Lafond affirme, mais il n'apporte ni d'Aimée un aveu, ni d'un seul contemporain un soupçon qui serait une présomption de preuve, pas même du grand Garat un billet, ne fût-ce qu'une preuve de présomption. Rien n'est pas assez. Et comme, tantôt, un peu pressé, il jette Aimée de Coigny en prison deux années plus tôt qu'elle n'y entra, et par compensation l'enterre plus jeune de deux ans qu'elle ne fut prise par la mort; comme, tantôt, un peu tardif, il ajourne jusqu'après le 9 thermidor le divorce qui, dès 1793, l'avait séparée du duc de Fleury; comme il la prend pour la marquise de Coigny, quand il déclare écrits pour elle les Mémoires de Lauzun, on a droit de croire que, s'il a confondu les deux cousines, il a pu mal distinguer entre les deux frères. Et, si son récit n'est qu'un écho incertain de quelque vantardise orale où se trompait elle-même l'incommensurable vanité du chanteur, il suffit de répondre: «Chansons que tout cela.»

Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, Aimée apportait, dans cette nouvelle tentative, la même vocation d'obéissance, le même besoin de se rendre semblable à celui qu'elle aime. Orléaniste avec Lauzun, aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond, la voici républicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas un caprice de vanité ou de désœuvrement qui la livre à un petit-maître; comme, conduite à une même faiblesse par un sentiment moins vulgaire, elle est poussée par son dégoût d'un homme qu'elle méprise vers un homme qu'elle croit estimer, elle semble aller au désordre avec une âme neuve. Elle apporte à se perdre des scrupules de conscience et une pudeur de sentiments que ni son éducation ni sa nature ne lui avaient donnés, que ses précédentes fantaisies ne lui avaient pas appris. La mésestime où Montrond tenait l'espèce humaine le préparait à ne subir l'infidélité ni comme une surprise ni comme un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos passions calment nos passions; il était trop joueur pour être importunément jaloux. Il ne faisait plus la cour qu'aux «beaux yeux de la cassette», où il puisait souvent, et Aimée se laissait ruiner, indifférente à la fortune. Mais le jour où elle écrivit à Garat: «Je suis ta vraie femme», elle ne supporta pas la pensée d'appartenir à un autre, elle voulut, pour être tout entière au nouvel élu de son cœur, rompre le reste du lien qui l'attachait à Montrond. Le divorce fut prononcé[37], et c'est sous son nom d'Aimée de Coigny qu'elle allait désormais courir les hasards du cœur.

[37] M. de Lescure, dans son livre l'Amour sous la Terreur, écrit qu'après le mariage Aimée et Montrond partirent pour l'Angleterre, et «qu'après deux mois les époux revinrent à Paris dos à dos et pour y divorcer». Il n'y a pas apparence que deux personnes, à peine échappées à la mort, partissent pour un pays en guerre avec la France, cherchassent le risque d'être au retour pris comme émigrés; le séjour de l'Angleterre avait trop desservi Aimée pour qu'elle dût être désireuse d'y revenir; enfin ce mariage ne dura pas deux mois, mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX qu'Aimée accomplit les premières formalités pour obtenir le divorce. C'est le 6 germinal, an X qu'«en l'absence du sieur Mouret, lequel ne s'est présenté quoique sommé», et «sur la réquisition expresse de la dame Franquetot Coigny, qu'est prononcée pour cause d'incompatibilité d'humeur et de caractère, la dissolution du mariage qui a eu lieu entre lesdits sieur Philibert François-Casimir-Maurel Montrond et dame Anne-Françoise-Aimée Franquetot Coigny.»

Quand le mariage a cessé d'être la transformation de l'amour en devoir par un engagement pris pour jamais envers Dieu, les contrats de fidélité temporaire passés devant une autorité tout humaine sont vides de respect et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point à s'engager envers un tiers à aimer: cela ne regarde que deux personnes. Et comme elles ne sont pas maîtresses de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de vivre, il leur suffit d'être l'une à l'autre, sans vaines promesses. Aimée de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union libre. Mais c'était si peu avec une arrière-pensée de se reprendre, ou de cacher son intrigue, qu'elle alla habiter avec lui. Elle montre plus que jamais cette audace des déterminations, indifférente des suites, qui l'inspire quand elle aime et pour être plus à ce qu'elle aime. Au moment où elle refuse de se lier, elle n'hésite pas à se compromettre. Elle ne veut pas fixer son avenir par des engagements définitifs, elle l'enchaîne par des actes irréparables. Car, cette fois, elle achève de se perdre. Par son mariage avec Montrond, elle avait descendu dans son monde: elle en sort par son commerce avec Garat. Elle se range parmi les rebelles à toute situation régulière, et se déclasse au moment où le Consulat restaurait dans les mœurs, sinon la vertu, au moins la décence.

L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux qui tiennent lieu de tout? Elle comptait s'associer à la vie d'un grand citoyen, soutenir le combattant de la liberté contre le despotisme: elle est à peine la compagne de Garat qu'il est destitué par le Premier Consul avec les principaux tribuns. Sa disgrâce est plus grande que son mérite. Simple déclamateur, il a emprunté les idées et voudrait plagier la forme de Rousseau, le grand maître qui a formé de si mauvais disciples. Le jour où il n'a plus à mettre en discours les lieux communs de la politique, c'en est fait de son unique talent; il n'est plus qu'un acteur sans théâtre et, après quelques jours, personne que lui ne gémit sur son silence. Adieu la gloire! Tant mieux, moins de temps sera volé à l'amour. Bienvenue soit l'existence étroite où l'on vivra plus près l'un de l'autre! Mais comment, si près, ne pas se juger? Mailla est peuple, montagnard basque, devenu robin, il sait les lois qu'on apprend dans les écoles, il ignore ces lois non écrites qui se transmettent par une tradition héréditaire, et qui, par les habitudes tout extérieures du savoir-vivre, rendent discrets les défauts, visibles les mérites, inspirent les qualités dont elles enseignent les apparences, et contribuent tant au charme de la vie intime. Aimée subit de Garat les vulgarités, le sans-gêne, les maladresses que la médiocre éducation donne aux qualités même. Elle semble une statuette de Sèvres aux mains d'un rustre: non seulement les violences, mais les caresses brutales de ces doigts gourds menacent cette délicatesse qui est fragilité. Tel qu'il est, pourvu qu'il soit tout à elle, c'est assez, et elle accepte joyeusement la vie des couples gênés, emprunte, hypothèque[38] pour son faux ménage, se fait la servante de ce petit compagnon. Elle n'a besoin que de fidélité. Son illogisme veut une vie régulière dans le désordre; elle fait, comme tant d'autres, ce rêve dont tant d'autres, comme elle, ont été réveillées si rudement par l'inconstance masculine. Elle a trouvé bon que Mailla rompît pour elle d'autres liens, Mailla s'en tient aux chaînes légères. Il la trompe, ou elle le croit. Elle se plaint, défend ses droits avec jalousie, il défend sa liberté avec emportement, elle s'obstine. «Et s'il me plaît d'être battue!» disait la Martine de Molière. Aimée le fut, dit-on. Quel sort pour une duchesse qui avait eu son tabouret à Versailles, toutes les délicatesses du luxe à Paris, et partout les hommages des maîtres en l'art de plaire!

[38] Sa fortune avait été fort diminuée par Fleury, puis par Montrond. Sans même qu'il fût besoin d'en faire l'inventaire, et quinze jours après le divorce, Aimée renonça, par acte notarié du 21 germinal, an X, à la communauté de biens, qui avait existé entre elle et Montrond, «la dite communauté lui étant plus onéreuse que profitable». Et, le 11 thermidor an X, elle vendait la terre de Mareuil.

Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le compagnon avait su les exciter et les satisfaire. L'amour qu'elle avait commencé avec le moins de vices, avec le plus d'idéal, est tombé là! Il ne s'agit plus d'être l'associée d'une grande cause, la consolatrice d'un grand homme: qu'elles sont vite passées, l'union des âmes et l'alliance des enthousiasmes! Dans les lettres d'Aimée à Mailla Garat, il reste seulement, avec le souci de trouver les ressources nécessaires à la durée de l'existence commune, les ardeurs lascives qui désormais la remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que l'humiliation fût complète, c'est lui qui se lassa le premier. C'est elle qui s'obstina à le retenir; quand il fut parti, à le reprendre; quand il eut disparu, à le pleurer.

Elle se promit alors de ne plus recommencer avec personne la triste expérience, et résolut de tromper par l'activité de son intelligence la viduité de son cœur.