A force de patience, je lassai leur inquiétude, et, au sixième matin, une troupe vint se poster en face de moi, sous un grand arbre à châtaignes, à trois portées d’arc communes. Ils n’y furent pas sitôt que j’envoyai une nuée de flèches inutiles. Alors, leur vigilance s’endormit de plus en plus et leurs allures devinrent aussi libres qu’aux premiers temps de mon séjour.
C’était l’heure décisive. Ma poitrine grondait si fort que, d’abord, je me sentis sans puissance. J’attendis, car d’une seule flèche dépendait le formidable avenir. Si celle-là faillait d’aller au but marqué, plus jamais peut-être les Xipéhuz ne se prêteraient à mon expérimentation, et alors comment savoir s’ils sont accessibles aux coups de l’homme?
Cependant, minute à minute, l’être de volonté triompha, fit taire la poitrine, fit souples et forts les membres et tranquille la prunelle. Alors, lent, je levai l’arc d’Anakhre. Là-bas, au loin, un grand cône d’émeraude se tenait immobile dans l’ombre de l’arbre; son étoile éclatante se tournait vers moi. L’arc énorme se tendit; dans l’espace, sifflante, partit la flèche véloce ... et le Xipéhuz, atteint, tomba, se condensa, se pétrifia.
Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras, dans l’extase, je remerciai l’Unique.
Ainsi donc ils étaient vulnérables à l’arme humaine, ces épouvantables Xipéhuz! Ainsi donc on pouvait espérer les détruire!
Maintenant, sans crainte, je la laissai gronder, ma poitrine, je la laissai battre, la musique d’allégresse, moi qui avais tant désespéré du futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le bleu cristal de l’abîme, avais sombrement calculé qu’en deux siècles le vaste monde aurait senti craquer toutes ses limites devant l’invasion xipéhuze. Et pourtant, quand elle revint, la superbe, l’aimée, la pensive, la Nuit, il tomba une ombre sur ma béatitude, le chagrin que l’homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que la vie de l’un dût être la farouche condition de l’anéantissement de l’autre.
LIVRE DEUXIÈME