Pourtant, à la neuvième heure, il y eut une grande ombre sur notre victoire. A ce moment, les Xipéhuz ne se montraient plus que par masses énormes dans les clairières, dérobant leurs étoiles, et il devenait presque impossible de les renverser. Animés par la bataille, beaucoup des nôtres se ruaient sur ces masses. Alors, d’une évolution rapide, un gros de Xipéhuz se détachait, renversait, massacrait les téméraires.

Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l’ennemi; ce que voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini; une panique prévalut qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même l’imprudence d’abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals, et l’épouvante commença de se répandre sur toutes nos lignes.

Quand les coureurs m’apportèrent cette funeste nouvelle, je compris que la journée serait perdue si je ne réussissais, par quelque rapide manœuvre, à reprendre les positions perdues. Immédiatement, je fis porter aux chefs de la troisième armée l’ordre de l’attaque, et j’annonçai que j’en prendrais le commandement. Puis, je portai rapidement ces réserves dans la direction d’où venaient les fuyards. Nous nous trouvâmes bientôt face à face avec les Xipéhuz poursuivants. Entraînés par l’ardeur de leur tuerie, ceux-ci ne se reformèrent pas assez vite, et, en peu d’instants, je les eus fait envelopper: très peu échappèrent, l’acclamation immense de notre victoire alla rendre courage aux nôtres.

Dès lors, je n’eus pas de peine à reformer l’attaque; notre manœuvre se borna constamment à détacher des segments des groupes ennemis, puis à envelopper ces segments et à les anéantir.

Bientôt, concevant combien cette tactique leur était défavorable, les Xipéhuz recommencèrent contre nous la lutte en petits corps, et le massacre de deux Règnes, dont l’un ne pouvait exister que par l’anéantissement de l’autre, redoubla effroyablement. Mais tout doute sur l’issue finale disparaissait des âmes les plus pusillanimes. Vers la quatorzième heure, c’est à peine s’il restait cinq cents Xipéhuz contre plus de cent mille hommes, et ce petit nombre d’antagonistes était de plus en plus enfermé dans des frontières étroites, un sixième environ de la forêt de Kzour, ce qui facilitait extrêmement nos manœuvres.

Cependant, le crépuscule ruisselait en rouge lumière à travers les arbres, et craignant les embûches de l’ombre, je fis interrompre le combat.

L’immensité de la victoire dilatait toutes les âmes; les chefs parlèrent de m’offrir la souveraineté des peuples. Je leur conseillai de ne jamais confier les destinées de tant d’hommes à une pauvre créature faillible, mais d’adorer l’Unique, et de prendre pour chef terrestre la Sagesse.

VIII

DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE
BAKHOUN

La Terre appartient aux Hommes. Deux jours de combat ont anéanti les Xipéhuz; tout le domaine occupé par les deux cents derniers a été rasé, chaque arbre, chaque plante, chaque brin d’herbe a été abattu. Et j’ai achevé, pour la connaissance des peuples futurs, aidé par Loûm, Azah et Simhô, mes fils, d’inscrire leur histoire sur des tables de granit.