Et me voici seul, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le fleuve erre lentement parmi les saules; sa voix éternelle raconte le temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j’ai enterré mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car, maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l’Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les ténèbres du Meurtre!

FIN DES XIPÉHUZ


LE CATACLYSME


I

SYMPTOMES

Au plateau Tornadres, depuis quelques semaines, la nature palpitait, équivoque, angoisseuse, tout son délicat organisme végétal parcouru d’électricités intermittentes, de signes symboliques d’un grand évènement matériel. Les bêtes libres, aux cultures, aux châtaigneraies, se montraient moins rapides à fuir les périls quotidiens. Elles semblaient vouloir se rapprocher de l’homme, erraient auprès des cerises. Puis, elles prirent un parti extraordinaire, propre à épouvanter: elles émigrèrent, elles s’enfoncèrent aux vals de l’Iaraze.

C’était, au début des nuits, dans les pénombres sylvestres et buissonnières, un drame de fauves nerveux quittant leurs retraites, à pas furtifs, avec des pauses, des arrêts, une mélancolie à fuir la terre natale. La sombre et traînante voix des loups alternait avec le grognement sourd des sangliers, les sanglots de la bête ruminante. Partout se glissaient, et généralement vers le Sud-Ouest, des silhouettes cendreuses sur les labours, sous le ciel libre: grands crânes boisés, lourds organismes tapiriens à pattes brèves, et des bêtes plus menues, carnassières ou herbivores: lièvres, taupes, lapins, renards, écureuils.

Les batraciens suivirent, les reptiles, les insectes aptères, et il survint une semaine où la pointe Sud-Ouest fut toute noyée d’organismes inférieurs, une vermiculaire, effroyable populace, depuis la silhouette sauteleuse des raines jusqu’aux limaces, aux porte-coquille, aux élytres merveilleuses du carabe, aux crustacés horribles qui vivent sous la pierre, dans les ténèbres éternelles, jusqu’au ver, à la sangsue, aux larves.