Bientôt, ne demeura que la bête ailée. Encore, l’oiseau, plein de malaise, comme accroché davantage aux ramures, craintif de planements, saluait les crépuscules d’un chant plus bas, souvent quittait le terroir toute une partie du jour. Les corbeaux et les chouettes tenaient de grandes assemblées, les martinets se concertaient comme pour les départs d’automne, les pies s’agitaient et criaient tout le jour.

L’épouvante mystérieuse s’épandait aux esclaves: les ouailles, la vache, le cheval, le chien même. Résignés, dans leur confiance humble de serfs, espérant tout salut de l’Homme, ils restaient encore au plateau Tornadres, hors les chats, enfuis eux, aux premiers jours, retournant à la liberté sauvage.

Soir par soir, une confuse tristesse, une asphyxie d’âme grandissait chez les habitants des Censes et chez les propriétaires du domaine de la Corne, la prescience confuse d’un cataclysme et que pourtant la topographie du Tornadres démentait. Eloigné des pays volcaniques et de l’Océan, insubmersible—à peine quelques ruisselets—de texture compacte, où donc était la menace? On la sentait pourtant, tout électrique, aux dressements des ramuscules et des brins d’herbes à telles heures matinales, aux attitudes singulières de la feuille, à des effluves subtils et suffocants, à des phosphorescences inhabituelles, à un tourment de la chair, la nuit, qui faisait se lever les paupières, condamnait l’être aux insomnies, à l’allure extraordinaire de la bête de labour, souvent roidie, les naseaux ouverts et tremblants, et qui tournait sa tête vers le Septentrion.

II

L’AVERSE ASTRALE

Un soir, à la Corne, Sévère et sa femme achevaient de dîner, devant la fenêtre mi-close. Un tiers de lune errait près du Zénith, pâle et plein de grâce, par-dessus les perspectives vastes, et une ascension de vapeurs décorait la frontière occidentale. Un charme trouble, une ardeur du système nerveux à tout coup éveillé d’une commotion obscure, les tenait silencieux, les imbibait d’une esthétique particulière, d’un émerveillement profond pour les splendeurs nocturnes. Une tremblerie harmonieuse sourdait des arbres du jardin; par la grille de l’avenue, au fond, se posait une féerie de choses confuses, les emblaves du Tornadres, des blémissements de censes, le mystère aimable des lumières humaines épandues et la vague tourelle ardoiseuse de l’Église rustique. Les maîtres de la Corne s’émouvaient à cela, troublés par les vibrations de leurs fibres, mais, les commotions se faisant plus âpres au long des vertèbres, la femme laissa choir la grappe de raisin qu’elle égrenait, la lèvre souffrante:

—Mon Dieu! cela va-t-il s’éterniser?

Il la contempla, avec le grand désir de lui donner de la bravoure, mais lui-même l’âme en stupeur et obscurcie devant une force impondérable.

Sévère Lestang était de ces graves savants qui cherchent lentement le secret des choses, travaillent sans impatience la nature, et savent se désintéresser de la gloire.

Aussi était-il homme, en même temps que savant, les prunelles douces et courageuses, avec la volonté de vivre sa vie en même temps que de développer ses facultés. Luce, sa femme, était nerveuse, celte montagnarde, d’une grâce légère, amoureuse, enveloppante, un peu sombre pourtant. Sous la protection calme et attentive de son mari, elle était comme certaines fleurs infiniment frêles qui vivent dans des anses de grands fleuves, entre de larges feuilles ombreuses.