Toute la tribu, dans l’ensorcellement de ce prodige, ne bougeait point, continuait à regarder. Les Formes abordèrent. Le choc fut épouvantable. Guerriers, femmes, enfants, par grappes, croulaient sur le sol de la forêt, mystérieusement frappés comme du glaive de la foudre. Alors, aux survivants, la ténébreuse terreur rendit la force, les ailes de la fuite agile. Et les Formes, massées d’abord, ordonnées par rangs, s’éparpillèrent autour de la tribu, impitoyablement attachées aux fuyards. L’affreuse attaque, pourtant, n’était pas infaillible, tuait les uns, étourdissait les autres, jamais ne blessait. Quelques gouttes rouges jaillissaient des narines, des yeux, des oreilles des agonisants, mais les autres, intacts, bientôt se relevaient, reprenaient la course fantastique dans le blémissement crépusculaire.
Quelle que fût la nature des Formes, elles agissaient à la façon des êtres, nullement à la façon des éléments, ayant comme des êtres l’inconstance et la diversité des allures, choisissant évidemment leurs victimes, ne confondant pas les nomades avec les plantes ni même les animaux.
Bientôt les plus véloces fuyards perçurent qu’on ne les poursuivait plus. Épuisés, déchirés, ils osèrent se retourner enfin vers le prodige. Au loin, entre les troncs noyés d’ombre, continuait la poursuite resplendissante. Et les Formes, de préférence, pourchassaient, massacraient les guerriers, souvent dédaignaient les faibles, la femme, l’enfant.
Ainsi, à distance, dans la nuit toute venue, la scène était plus surnaturelle, plus écrasante aux cerveaux barbares. Les guerriers allaient recommencer la fuite. Une observation capitale les arrêta: c’est que, guerriers, femmes ou enfants, les Formes abandonnaient la poursuite au-delà d’une limité fixe. Et, quelque lasse, impotente que fût la victime, même évanouie, dès que cette frontière idéale était franchie, tout péril aussitôt cessait.
Cette très rassurante remarque, bientôt confirmée par cinquante faits, tranquillisa les nerfs frénétiques des fuyards. Ils osèrent attendre leurs compagnons, leurs femmes, leurs pauvres petits échappés à la tuerie. Même, un d’eux, leur héros, abruti d’abord, effaré par le surhumain de l’aventure, retrouva le souffle de sa grande âme, alluma un foyer, emboucha la corne de buffle pour guider les fugitifs.
Alors, un à un, vinrent les misérables. Beaucoup, éclopés, se traînaient sur les mains. Des femmes-mères, avec l’indomptable force maternelle, avaient gardé, rassemblé, porté le fruit de leurs entrailles à travers la mêlée hagarde. Et beaucoup d’ânes, de chevaux, de bétail, revinrent, moins affolés que les hommes.
Nuit lugubre, passée dans le silence, sans sommeil, où les guerriers sentirent continuellement trembler leurs vertèbres. Mais l’aube vint, s’insinua pâle à travers les gros feuillages, puis la fanfare aurorale, de couleurs, d’oiseaux retentissants, exhorta à vivre, à rejeter les terreurs de la Ténèbre.
Le Héros, le chef naturel, rassemblant la foule par groupes, commença le dénombrement de la tribu. La moitié des guerriers, deux cents, manquait, avait probablement succombé. Beaucoup moindre était la perte des femmes et presque nulle celle des enfants.
Quand ce dénombrement fut terminé, qu’on eut rassemblé les bêtes de somme (peu manquaient, par la supériorité de l’instinct sur la raison pendant les débâcles,) le Héros disposa la tribu suivant l’arrangement accoutumé, puis, ordonnant de l’attendre, seul, pâle, il se dirigea vers la clairière. Nul, même de loin, n’osa le suivre.
Il se dirigea là où les arbres s’espaçaient largement, dépassa légèrement la limite observée la veille et regarda.