Naoh ne se décida pas aussi vite. Il désirait sentir encore dans ses yeux l'image de Gammla. Elle se tenait sous un frêne, derrière le groupe du chef, de Goûn et des vieillards. Naoh s'avança; il la vit immobile, le visage tourné vers la savane. Elle avait jeté dans sa chevelure des fleurs sagittaires et un nymphéa couleur de lune; une lueur semblait sourdre de sa peau, plus vive que celle des fleuves frais et de la chair verte des arbres.
Naoh respira l'ardeur de vivre, le désir inquiet et inextinguible, le vœu redoutable qui refait les bêtes et les plantes. Son cœur s'enfla si fort qu'il en étouffait, plein de tendresse et de colère; tous ceux qui le séparaient de Gammla parurent aussi détestables que les fils du Mammouth ou les Dévoreurs d'Hommes.
Il éleva son bras armé de la hache et dit:
—Fille du Marécage, Naoh ne reviendra pas, il disparaîtra dans la terre, les eaux, le ventre des hyènes, ou il rendra le Feu aux Oulhamr. Il rapportera à Gammla des coquilles, des pierres bleues, des dents de léopard et des cornes d'aurochs.
A ces paroles, elle posa sur le guerrier un regard où palpitait la joie des enfants. Mais Faouhm, s'agitant avec impatience:
—Les fils de l'Aurochs ont disparu derrière les peupliers.
Alors, Naoh se dirigea vers le sud.
Naoh, Gaw et Nam marchèrent tout le jour sur la savane. Elle était encore dans sa force: les herbes suivaient les herbes comme les flots se suivent sur la mer. Elle se courbait sous la brise, craquait sous le soleil, semait dans l'espace l'âme innombrable des parfums; elle était menaçante et féconde, monotone dans sa masse, variée dans son détail et produisait autant de bêtes que de fleurs, autant d'œufs que de semences. Parmi les forêts de gramens, les îles de genêts, les péninsules de bruyères, se glissaient le plantain, le millepertuis, les sauges, les renoncules, les achillées, les silènes et les cardamines. Parfois, la terre nue vivait la vie lente du minéral, surface primordiale où la plante n'a pu fixer ses colonnes inlassables. Puis, reparaissaient des mauves et des églantines, des gôlantes ou des centaurées, le trèfle rouge ou les buissons étoilés.
Il s'élevait une colline, il se creusait une combe; une mare stagnait, pullulante d'insectes et de reptiles; quelque roc erratique dressait son profil de mastodonte; on voyait filer des antilopes, des lièvres, des saïgas, surgir des loups ou des chiens, s'élever des outardes ou des perdrix, planer les ramiers, les grues et les corbeaux; des chevaux, des hémiones et des élans galopaient en bandes. Un ours gris, avec des gestes de grand singe et de rhinocéros, plus fort que le tigre et presque aussi redoutable que le Lion Géant, rôda sur la terre verte; des aurochs parurent au bord de l'horizon.