La forêt s'ouvrit. Tandis que le pays des arbres continuait à remplir le couchant, une plaine s'étendit à l'est, partie savane et partie brousse, avec quelques îlots d'arbres. L'herbe défendait son étendue contre les grands végétaux, aidée par les urus, les aurochs, les cerfs, les saïgas, les hémiones et les chevaux, qui broutaient les jeunes pousses. Enveloppée de peupliers noirs, de saules cendrés, de trembles, d'aulnes, de joncs et de roseaux, une rivière coulait vers l'orient. Quelques pierres erratiques se bosselaient en masses roussâtres; et, quoiqu'il fît grand jour encore, les ombres longues dominaient les rais du soleil. Les nomades considéraient le terroir avec méfiance: il devait y passer beaucoup de bêtes, à l'heure où finit la lumière. Aussi se hâtèrent-ils de boire. Puis ils explorèrent le site. La plupart des pierres erratiques, étant solitaires, ne pouvaient pas servir; quelques-unes, en groupes, auraient demandé un long travail de fortification. Et ils se décourageaient, prêts à retourner dans la forêt, lorsque Nam avisa des blocs énormes, très rapprochés, dont deux se touchaient par leurs sommets, et qui limitaient une cavité avec quatre ouvertures. Les trois premières admettaient l'accès de bêtes plus petites que l'homme,—des loups, des chiens, des panthères. La quatrième pouvait livrer passage à un guerrier de forte stature, pourvu qu'il s'aplatît contre le sol; elle devait être impraticable aux grands ours, aux lions et aux tigres.

Au signe de leur compagnon, Naoh et Gaw accoururent. Ils craignirent d'abord que le chef ne pût se glisser dans le refuge. Mais Naoh, s'allongeant sur l'herbe et tournant la tête, entra sans effort; il ressortit de même. En sorte qu'ils se trouvèrent avoir un abri plus sûr que tous ceux qui les avaient reçus auparavant, car les blocs étaient si lourds et si durement incrustés qu'un troupeau de mammouths n'aurait pu les disjoindre. L'espace ne manquait point: dix hommes y eussent tenu à l'aise.

La perspective d'une nuit parfaite réjouit les nomades. Pour la première fois depuis leur départ, ils pourraient se rire de tous les carnivores. Ils mangèrent la viande crue d'un faon, avec des noix cueillies dans la forêt, puis ils se remirent à scruter le territoire. Quelque élaphe, quelque chevreuil filaient vers l'eau; des corbeaux s'élevaient avec un cri de guerre; un aigle planait à la hauteur des nuages. Puis un lynx bondit à la poursuite d'une sarcelle, un léopard rampa furtivement parmi les saules.

L'ombre s'allongeait encore. Elle couvrit bientôt la savane; le soleil tombait derrière les arbres, tel un immense brasier circulaire, et le temps fut proche où la vie carnivore allait dominer les solitudes. Rien ne l'annonçait encore. Il se faisait un bruit innocent de passereaux; solitaires ou par bandes, ils lançaient vers le soleil leur hymne rapide, hymne de regret et de crainte, hymne de la grande nuit sinistre.

C'est alors qu'un urus surgit de la forêt. D'où venait-il? Quelle aventure l'avait isolé? S'était-il attardé ou, au contraire, ayant marché trop vite, menacé par les ennemis ou les météores, avait-il fui au hasard? Les nomades ne se le demandaient point; la passion de la proie les saisissait, car si les chasseurs de leur tribu ne s'attaquaient guère aux troupeaux des grands herbivores, ils guettaient les bêtes solitaires, surtout les faibles et les blessées. La bravoure et la ténacité des urus se retrouvent dans telle race de nos taureaux, mais l'urus avait une tête moins obscure. L'espèce était à son apogée. Lestes, avec une respiration vive, un sens clair du péril et une ruse complexe, ces forts organismes circulaient magnifiquement sur la planète.

Naoh se leva avec un grondement. Après la victoire sur un fauve, rien n'était plus glorieux que d'abattre un grand herbivore. L'Oulhamr sentit dans son cœur cet instinct par quoi se maintient tout ce qui fut nécessaire à la croissance de l'homme; son ardeur augmentait à mesure qu'approchaient le poitrail spacieux et les cornes luisantes. Mais il subissait un autre instinct: ne pas détruire en vain la chair nourricière. Or, il avait de la viande fraîche; la proie foisonnait. Enfin, se souvenant de son triomphe sur l'ours, Naoh jugeait moins méritoire d'abattre un urus. Il abaissa sa sagaie, il renonça à une chasse où il pouvait fausser ses armes. Et l'urus, s'avançant avec lenteur, prit le chemin de la rivière.

Soudain, les trois hommes dressèrent la tête, les sens dilatés par le péril. Leur doute fut court: Nam et Gaw, sur un signe du chef, se glissèrent sous les blocs erratiques. Lui-même les suivait, au moment où un mégacéros jaillissait de la forêt. Toute la bête était un vertige de fuite. La tête aux vastes palmures rejetée en arrière, une écume mélangée d'écarlate ruisselant aux naseaux, les pattes rebondissant comme des branches dans un cyclone, le mégacéros avait fait une trentaine de bonds, lorsque l'ennemi surgit à son tour. C'était un tigre, aux membres trapus, aux vertèbres élastiques et dont le corps, à chaque reprise, franchissait vingt coudées. Ses bonds flexibles semblaient des glissements dans l'atmosphère. Chaque fois que le félin atteignait le sol, il y avait une pause brève, une reconcentration d'énergie.

Dans son mouvement moins ample, le cervidé ne subissait point d'arrêt. Chaque saut était la suite accélérée du saut précédent. A cette période de la poursuite, il perdait du terrain. Pour le tigre, la course venait de commencer, tandis que le mégacéros arrivait de loin.

—Le tigre saisira le grand cerf! fit Nam d'une voix frissonnante.