Naoh, qui regardait passionnément cette chasse, répondit:

—Le grand cerf est infatigable!

Non loin de la rivière, l'avance du mégacéros se trouva réduite de moitié. Dans une tension suprême, il accrut sa vitesse; les deux corps se projetèrent avec une rapidité égale, puis les sauts du tigre se rétrécirent. Il eût sans doute renoncé à la poursuite, si la rivière n'avait été proche; il espéra regagner du terrain à la nage: son long corps onduleux y excellait. Quand il parvint à la rive, le mégacéros était à cinquante coudées. Le tigre se coula par l'onde avec une vélocité extraordinaire; mais le mégacéros progressait à peine moins vite. Ce fut le moment de la vie et de la mort. Comme la rivière n'était pas large, le cervidé devait pourtant atterrir avec une avance: s'il tâtonnait en se hissant sur la berge, il était pris. Il le savait; il avait même risqué un détour pour choisir le lieu d'abordage: c'était un petit promontoire caillouteux, à pente douce. Quoique le mégacéros eût calculé sa sortie avec justesse, il eut une hésitation vague, pendant laquelle le tigre se rapprocha. Enfin l'herbivore s'enleva. Il était à vingt coudées quand le tigre atteignit à son tour le sol et fit son premier bond. Ce bond fut hâtif, le félin emmêla ses pattes, trébucha et roula: le mégacéros avait partie gagnée. Il n'y avait qu'à rompre la poursuite; le tigre le comprit et, se souvenant d'une haute silhouette entrevue pendant la course, il se hâta de retraverser la rivière. L'urus était encore en vue…

Au passage de la chasse, il avait reculé vers la forêt. Puis il marqua une incertitude qui s'accrut à mesure que le grand félin s'éloignait et surtout lorsqu'il disparut parmi les roseaux. L'urus se décidait pourtant à la retraite, mais une odeur redoutable frappa sa narine. Il tendit le cou et, convaincu, chercha une ligne de fuite. Il parvint ainsi non loin des blocs erratiques où gîtaient les Oulhamr: l'effluve humain lui rappelant une attaque où, jeune et chétif encore, il avait été blessé par un projectile, il dévia de nouveau.

Il trottait maintenant; il allait disparaître dans la futaie, lorsqu'il s'arrêta net: le tigre arrivait à grande allure. Il ne craignait pas que l'urus, comme le mégacéros, lui échappât à la course, mais sa déconvenue l'impatientait. A la vue du fauve, le taureau sortit d'indécision. Comme il savait ne pouvoir compter sur la vitesse, il fit face au danger. Tête basse, creusant la terre, il fut, avec sa large poitrine rousse, ses yeux de feu violet, un beau guerrier de la forêt et de la prairie; une rage obscure balayait ses craintes; le sang qui lui battait au cœur était le sang de la lutte; l'instinct de conservation se transforma en courage.

Le tigre reconnut la valeur de l'adversaire. Il ne l'attaqua pas brusquement; il louvoya, avec des rampements de reptile; il attendit le geste précipité ou maladroit qui lui permettrait d'enfourcher la croupe, de rompre les vertèbres ou la jugulaire. Mais l'urus, attentif aux évolutions de l'agresseur, présentait toujours son front compact et ses cornes aiguës…

Soudain, le carnassier s'immobilisa. Les pattes roides, ses grands yeux jaunes fixes, presque hagards, il regardait s'avancer une bête monstrueuse. Elle ressemblait au tigre, avec une stature plus haute et plus compacte; elle rappelait aussi le lion, par sa crinière, son profond poitrail, sa démarche grave. Quoiqu'elle arrivât sans arrêt, avec le sens de sa suprématie, elle montrait l'hésitation de l'animal qui n'est pas sur son terrain de chasse. Le tigre était chez lui! Depuis dix saisons, il détenait le territoire, et les autres fauves, léopard, panthère, hyène, y vivaient à son ombre; toute proie était sienne dès qu'il l'avait choisie; nulle créature ne se dressait devant lui lorsque, au hasard des rencontres, il égorgeait l'élaphe, le daim, le mégacéros, l'urus, l'aurochs ou l'antilope. L'ours gris avait peut-être, dans la saison froide, passé par son domaine, d'autres tigres vivaient au nord, et des lions dans les contrées du fleuve: aucun n'était venu contester sa puissance. Et il ne s'était garé qu'au passage du rhinocéros, invulnérable, ou du mammouth aux pieds massifs, estimant trop rude la tâche de les combattre. Or il ignorait la forme étrange qui venait d'apparaître, et ses sens s'étonnaient.

C'était une bête très rare, une bête des anciens âges, dont l'espèce décroissait depuis des millénaires. Par tout son instinct, le tigre perçut qu'elle était plus forte, mieux armée, aussi rapide que lui-même, mais, par toute son habitude, par sa longue victoire, il se révoltait contre la crainte. Son geste traduisit cette double tendance. A mesure que l'ennemi approchait, il s'écartait plutôt qu'il ne reculait; son attitude restait menaçante. Lorsque la distance fut suffisamment réduite, le lion-tigre enfla sa vaste poitrine et gronda, puis, se rasant, il exécuta son premier bond d'attaque, un bond de vingt-cinq coudées. Le tigre recula. Au deuxième bond du colosse, il se tourna pour battre en retraite. Ce mouvement ne fut qu'esquissé. La fureur le ramena, ses yeux jaunes verdirent; il acceptait le combat. C'est qu'il n'était plus seul. Une tigresse venait de surgir sur les herbes; elle accourait brillante, impétueuse et magnifique, au secours de son mâle.

Le lion géant hésita à son tour, il douta de sa force. Peut-être se fût-il retiré alors, laissant aux tigres leur territoire, si l'adversaire, surexcité par les miaulements de la tigresse approchante, n'eût fait mine de prendre l'offensive. L'énorme félin pouvait se résigner à céder la place, mais sa terrible musculature, le souvenir de tout ce qu'il avait déchiré de chairs et broyé de membres le forcèrent à punir l'agression. L'espace d'un seul bond le séparait du tigre. Il le franchit, sans pourtant atteindre au but, car l'autre avait biaisé et tentait une attaque de flanc. Le lion des cavernes s'arrêta pour recevoir l'assaut. Griffes et mufles s'emmêlèrent; on entendit le claquement des dents dévorantes et les souffles rauques. Plus bas sur pattes, le tigre cherchait à saisir la gorge de l'ennemi; il fut près d'y réussir. Des mouvements précis le rejetèrent; il se trouva terrassé sous une patte souveraine, et le lion géant se mit à lui ouvrir le ventre. Les entrailles jaillirent en lianes bleues, le sang coula écarlate parmi les herbes, une épouvantable clameur fit trembler la savane. Et le lion-tigre commençait à faire craquer les côtes, lorsque la tigresse arriva. Hésitante, elle flairait la chair chaude, la défaite de son mâle; elle poussa un miaulement d'appel.

A ce cri, le tigre se redressa, une suprême onde belliqueuse traversa son crâne, mais au premier pas, ses entrailles traînantes l'arrêtèrent, et il demeura immobile, les membres défaillants, les yeux encore pleins de vie. La tigresse mesura par l'instinct ce qui restait d'énergie à celui qui avait si longtemps partagé avec elle les proies palpitantes, veillé sur les générations, défendu l'Espèce contre les embûches innombrables. Une obscure tendresse secoua ses nerfs rudes; elle sentit, en bloc, la communauté de leurs luttes, de leurs joies, de leurs souffrances. Puis la loi de la nature l'amollit; elle sut qu'une force plus terrible que celle des tigres se tenait devant elle et, frémissante du besoin de vivre, avec une sourde plainte, un long regard en arrière, elle s'enfuit vers la futaie.