Le lion géant ne l'y suivit point; il goûtait la suprématie de ses muscles, il aspirait l'atmosphère du soir, l'atmosphère de l'aventure, de l'amour et de la proie. Le tigre ne l'inquiétait plus; il l'épiait, cependant; il hésitait à l'achever, car il avait l'âme prudente et, vainqueur, craignait d'inutiles blessures…
L'heure rouge était venue; elle coula par la profondeur des forêts, lente, variable et insidieuse. Les bêtes diurnes se turent. On entendait par intervalles le hurlement des loups, l'aboi des chiens, le rire sarcastique de l'hyène, le soupir d'un rapace, l'appel clapotant des grenouilles ou le grincement d'une locuste tardive. Tandis que le soleil mourait derrière un océan de cimes, la lune immense se hissa sur l'Orient.
On n'apercevait d'autres bêtes que les deux fauves: l'urus avait disparu pendant la lutte; dans les pénombres, mille narines subtiles connaissaient les présences redoutables. Le lion géant sentait une fois de plus la faiblesse de sa force. La proie sans nombre palpitait au fond des fourrés et des clairières et pourtant, chaque jour, il lui fallait craindre la famine. Car il portait avec lui son atmosphère: elle le trahissait plus sûrement que sa démarche, que le craquement de la terre, des herbes, des feuilles et des branches. Elle s'étendait, acre et féroce; elle était palpable dans les ténèbres et jusque sur la face des eaux, elle était la terreur et la sauvegarde des faibles. Alors, tout fuyait, se cachait, s'évanouissait. La terre devenait déserte; il n'y avait plus de vie; il n'y avait plus de proie; le félin semblait seul au monde.
Or, dans la nuit approchante, le colosse avait faim. Chassé de son territoire par un cataclysme, il avait passé les rivières et le fleuve, rôdé par les horizons inconnus. Et maintenant, une nouvelle aire conquise par la défaite du tigre, il tendait la narine, il cherchait dans la brise l'odeur des chairs éparses. Toute proie lui parut lointaine; il percevait à peine le frôlis des bestioles cachées par l'herbe, quelques nids de passereaux, deux hérons juchés à la fourche d'un peuplier noir, et dont la vigilance ne se fût pas laissé surprendre, même si le félin avait pu escalader l'arbre; mais, depuis qu'il avait atteint toute sa stature, il ne grimpait que sur des troncs bas et parmi des branches épaisses.
La faim le fit se tourner vers cette onde tiède qui coulait avec les entrailles du vaincu; il s'en approcha, il la flaira: elle lui répugnait comme un venin. Impatient, il bondit sur le tigre, il lui broya les vertèbres, puis il se mit à rôder.
Le profil des pierres erratiques l'attira. Comme elles étaient à l'opposite du vent et que son odorat ne valait pas celui des loups, il avait ignoré la présence des hommes. Lorsqu'il approcha, il sut que la proie était là et l'espoir accéléra son souffle.
Les Oulhamr considéraient avec une palpitation la haute silhouette du carnivore. Depuis la fuite du mégacéros, toute la légende sinistre, tout ce qui fait trembler les vivants avait passé devant leurs prunelles. Dans le déclin rouge, ils voyaient le lion-tigre tourner autour du refuge; son mufle fouillait les interstices; ses yeux dardaient des lueurs d'étoiles vertes; tout son être respirait la hâte et la faim.
Quand il arriva devant l'orifice par où s'étaient glissés les hommes, il se baissa; il tenta d'introduire la tête et les épaules; et les nomades doutèrent de la stabilité des blocs. A chaque ondulation du grand corps, Nam et Gaw se recroquevillaient, avec un soupir de détresse. La haine animait Naoh, haine de la chair convoitée, haine de l'intelligence neuve contre l'antique instinct et sa puissance excessive. Elle s'accrut lorsque la brute se mit à gratter la terre. Quoique le lion géant ne fût pas un animal fouisseur, il savait élargir une issue ou renverser un obstacle. Sa tentative consterna les hommes, si bien que Naoh s'accroupit et frappa de l'épieu: le fauve, atteint à la tête, poussa un rauquement furieux et cessa de fouir. Ses yeux phosphorescents fouillaient la pénombre; nyctalope, il distinguait nettement les trois silhouettes, plus irritantes d'être si proches.
Il se remit à rôder, tâtant les issues; toujours il revenait à celle par où s'étaient introduits les hommes. A la fin, il recommença à fouir: un nouveau coup d'épieu interrompit sa besogne et le fit reculer, avec moins de surprise que naguère. Dans sa tête opaque, il conçut que l'entrée du repaire était impossible, mais il n'abandonnait pas la proie, il gardait l'espérance que, si proche, elle n'échapperait point. Après une dernière aspiration et un dernier regard, il sembla ignorer l'existence des hommes; il se dirigea vers la forêt.