La lune fut à mi-route du zénith. Naoh s'étant assoupi, Gaw avait pris la veille; on entrevoyait confusément la rivière coulant dans le vaste silence. Le trouble revint; les futaies rugirent, les arbustes craquèrent, les loups et les hyènes levèrent tous ensemble leurs gueules sanglantes, et Gaw, avançant sa tête dans l'ombre des pierres, darda son ouïe, sa vue et son flair… Un cri d'agonie, un grondement bref, puis des branches s'écartèrent. Le Lion Géant sortit de la forêt, avec un daim aux mâchoires. Près de lui, humble encore, mais déjà familière, la tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s'avancèrent vers le refuge des hommes.

Saisi de crainte, Gaw toucha l'épaule de Naoh. Les nomades épièrent longtemps les deux fauves: le lion-tigre déchirait la proie d'un geste continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites, des regards obliques vers celui qui avait terrassé son mâle. Et Naoh sentit une grande appréhension resserrer sa poitrine et ralentir son souffle.

V
SOUS LES BLOCS ERRATIQUES

Quand le matin erra sur la terre, le Lion Géant et la tigresse étaient toujours là. Ils sommeillaient auprès de la carcasse du daim, dans un rai de soleil pâle. Et les trois hommes, ensevelis sous le refuge de pierre, ne pouvaient détourner leurs yeux des voisins formidables. Une gaieté heureuse descendait sur la forêt, la savane et la rivière. Les hérons conduisaient leurs héronneaux à la pêche; un éclair de nacre précédait la plongée des grèbes; à tous les détours de l'herbe et de la branche rôdaient les oisillons. Un miroitement brusque signalait le martin-pêcheur; le geai étalait sa robe bleue, argentine et rousse, et parfois, la pie goguenarde, jacassant sur une fourche, balançait sa queue d'où semblaient alternativement jaillir l'ombre et la lumière. Cependant, freux et corneilles croassaient sur les squelettes de l'hémione et du tigre: désappointés devant ces ossements où ne demeurait aucun filandre, ils partaient, en vols obliques, vers les restes du daim. Là, deux épais vautours cendrés barraient la route. Ces bêtes au col chauve, aux yeux d'eau palustre, n'osaient toucher à la proie des félins. Elles tournaient, elles biaisaient, elles dardaient leur bec aux narines puantes et le retiraient, avec un dandinement stupide ou de brusques essors. Puis, immobiles, elles semblaient plongées dans un rêve, inopinément rompu d'un sursaut de la tête. A part la rousseur mobile d'un écureuil, tout de suite noyée dans les feuilles, on n'entrevoyait point de mammifères: l'odeur des grands félins les maintenait dans la pénombre ou tapis au fond d'abris sûrs.

Naoh croyait que le souvenir des coups d'épieu avait ramené le Lion Géant; il regrettait cette action inutile. Car l'Oulhamr ne doutait pas que les fauves sauraient se comprendre et qu'ainsi chacun veillerait à son tour près du refuge. Des récits roulaient par sa cervelle où éclataient la rancune et la ténacité des bêtes offensées par l'homme. Parfois la fureur enflait sa poitrine; il se levait en brandissant sa massue ou sa hache. Cette colère s'apaisait vite: malgré sa victoire sur l'ours gris, il estimait l'homme inférieur aux grands carnassiers. La ruse, qui avait réussi dans la pénombre de la grotte, ne réussirait pas avec le Lion Géant ni avec la tigresse. Pourtant, il n'entrevoyait pas d'autre fin que le combat: il faudrait, ou mourir de faim sous les pierres, ou profiter du moment où la tigresse serait seule. Pourrait-il compter entièrement sur Nam et sur Gaw?

Il se secoua, comme s'il avait froid, il vit les yeux de ses compagnons fixés sur lui. Sa force éprouva le besoin de les rassurer:

—Nam et Gaw ont échappé aux dents de l'ours: ils échapperont aux griffes du Lion Géant!

Les jeunes Oulhamr tournaient leurs faces vers l'épouvantable couple endormi.

Naoh répondit à leur pensée:

—Le Lion Géant et la tigresse ne seront pas toujours ensemble. La faim les séparera. Quand le lion sera dans la forêt, nous combattrons, mais Nam et Gaw devront obéir à mon commandement.