La parole du chef gonfla d'espoir la chair des jeunes hommes; et la destruction même, s'ils combattaient avec Naoh, semblait moins redoutable.

Le fils du Peuplier, plus prompt à s'exprimer, cria:

—Nam obéira jusqu'à la mort!

L'autre leva les deux bras:

—Gaw ne craint rien avec Naoh.

Le chef les regardait avec douceur; ce fut comme si l'énergie du monde descendait dans leurs poitrines, avec des sensations innombrables, dont aucune ne rencontrait de mots pour s'exprimer, et, poussant le cri de guerre, Nam et Gaw brandissaient leurs haches.

Au bruit, les félins tressautèrent; les nomades hurlèrent plus fort, en signe de défi; les fauves expiraient des feulements de colère… Tout retomba dans le calme. La lumière tourna sur la forêt; le sommeil des félins rassurait les bêtes agiles qui, furtivement, passaient le long de la rivière; les vautours, à longs intervalles, happaient quelques lambeaux de chair; la corolle des fleurs se haussait vers le soleil; la vie s'exhalait si tenace et si innombrable qu'elle semblait devoir s'emparer du firmament.

Les trois hommes attendaient, avec la même patience que les bêtes. Nam et Gaw s'endormaient par intervalles. Naoh reprenait des projets fuyants et monotones comme des projets de mammouths, de loups ou de chiens. Ils avaient encore de la chair pour un repas, mais la soif commençait à les tourmenter: toutefois, elle ne deviendrait intolérable qu'après plusieurs jours.

Vers le crépuscule, le Lion Géant se dressa. Dardant un regard de feu sur les blocs erratiques, il s'assura de la présence des ennemis. Sans doute n'avait-il plus un souvenir exact des événements, mais son instinct de vengeance se rallumait et s'entretenait à l'odeur des Oulhamr; il souffla de colère et fit sa ronde devant les interstices du refuge. Se souvenant enfin que le fort était inabordable et qu'il en jaillissait des griffes, il cessa de rôder, il s'arrêta près de la carcasse du daim, dont les vautours avaient pris peu de chose. La tigresse y était déjà. Ils ne mirent guère de temps à dévorer les restes, puis le grand lion tourna vers la tigresse son crâne rougeâtre. Quelque chose de tendre émana de la bête farouche, à quoi la tigresse répondit par un miaulement, son long corps coulé dans l'herbe. Le Lion-Tigre, frottant son mufle contre l'échine de sa compagne, la lécha d'une langue râpeuse et flexible. Elle se prêtait à la caresse, les yeux entreclos, pleins de lueurs vertes; puis elle fit un bond en arrière, son attitude devint presque menaçante. Le mâle gronda—un grondement assourdi et câlin—tandis que la tigresse jouait dans le crépuscule. Les lueurs orangées lui donnaient l'aspect de quelque flamme dansante; elle s'aplatissait comme une immense couleuvre, rampait dans l'herbe et s'y cachait, repartait en bonds immenses.

Son compagnon, d'abord immobile, roidi sur ses pattes noirâtres, les yeux rougis de soleil, se rua vers elle. Elle s'enfuit, elle se glissa dans un bouquet de frênes, où il la suivit en rampant.