Lui, faisant tournoyer sa massue ou levant sa hache, répétait:
—Que valent maintenant les griffes de la tigresse? Naoh peut lui briser les dents avec la massue, lui ouvrir le ventre avec l'épieu. La tigresse n'a pas plus de force contre Naoh que le daim ou le saïga!
Elle s'accoutumait aux discours, au tournoiement des armes; elle fixait la lumière verte de ses yeux, déjà rouverts, sur la singulière silhouette verticale. Et quoiqu'elle se souvînt des coups terribles de la massue, elle ne redoutait plus d'autres coups, la nature des êtres étant de croire à la persistance de ce qu'ils voient se renouveler. Puisque, chaque fois, Naoh levait sa massue sans l'abattre, elle s'attendait qu'il ne l'abattrait point. Comme, d'autre part, elle avait connu que l'homme était redoutable, elle ne le considérait plus comme une proie, elle se familiarisait simplement avec sa présence, et la familiarité sans but, pour toutes les bêtes, est une sorte de sympathie. Naoh, à la fin, trouvait plaisir à laisser vivre la féline: sa victoire en était plus continue et plus sûre. Et, par là, lui aussi ressentait pour elle un confus attachement.
Le temps vint où, pendant l'absence du Lion Géant, Naoh ne se rendit plus seul à la rivière: Gaw s'y traînait après lui. Lorsqu'ils avaient bu, ils rapportaient à boire pour Nam dans une écorce creuse. Or, le cinquième soir, la tigresse avait rampé au bord de l'eau, à l'aide de son corps plutôt qu'avec ses pattes, et elle buvait péniblement, car la rive s'inclinait. Naoh et Gaw se mirent à rire.
Le fils du Léopard disait:
—Une hyène est maintenant plus forte que la tigresse… Les loups la tueraient!
Puis, ayant empli d'eau l'écorce creuse, il se plut, par bravade, à la poser devant la tigresse. Elle feula doucement, elle but. Cela divertit les nomades, si bien que Naoh recommença. Ensuite, il s'écria avec moquerie:
—La tigresse ne sait plus boire à la rivière!
Et son pouvoir lui plaisait.