C'est le huitième jour que Nam et Gaw se crurent assez forts pour franchir l'étendue et que Naoh prépara la fuite pour la nuit prochaine. Cette nuit descendit, humide et pesante: le crépuscule d'argile rouge traîna longtemps au fond du ciel; les herbes et les arbres ployaient sous la bruine; les feuilles tombaient avec un bruit d'ailes chétives et une rumeur d'insectes. De grandes lamentations s'élevaient de la profondeur des futaies et des brousses grelottantes, car les fauves étaient tristes et ceux qui n'avaient pas faim se terraient dans leur repaire.
Tout l'après-midi, le Lion-Tigre montra du malaise; il sortait de son sommeil avec un frémissement: l'image d'un abri solide, telle la caverne où il avait vécu avant le cataclysme, traversait sa mémoire. Il avait choisi un creux sur la savane, il l'avait en partie aménagé pour lui et la tigresse, mais il n'y vivait pas à l'aise. Naoh songeait que, sans doute, cette nuit, en même temps qu'il partirait en chasse, il rechercherait quelque gîte. Son absence serait longue. Les Oulhamr auraient le temps de franchir la rivière; la bruine favoriserait leur retraite: elle détrempait la terre, elle effaçait l'odeur des traces, que le Lion Géant ne suivait pas avec subtilité.
Peu après le crépuscule, le félin commença de roder. D'abord, il explora le voisinage, il s'assura qu'aucune proie n'était proche, puis, comme les autres soirs, il s'enfonça dans la forêt. Naoh attendit, incertain, car l'odeur trop humide des végétaux ne laissait pas facilement transparaître celle des fauves; le bruit des feuilles et des gouttes d'eau dispersait l'ouïe. A la fin, il donna le signal, prenant la tête de l'expédition, tandis que Nam et Gaw suivaient à droite et à gauche. Cette disposition permettait de mieux prévoir les approches et rendait les nomades plus circonspects. Il fallait d'abord franchir la rivière. Naoh, pendant ses sorties, avait découvert un endroit guéable jusque vers le milieu du courant. Ensuite, il fallait nager vers un roc, où le gué recommençait. Avant d'entreprendre la traversée, les guerriers brouillèrent leurs traces; ils tournèrent quelque temps auprès de la rivière, coupant et reprenant les lignes, s'arrêtant et piétinant de manière à renforcer l'empreinte de leur passage. Il fallait se garder aussi de prendre directement le gué: ils le gagnèrent à la nage.
Sur l'autre rive, ils recommencèrent d'entrecroiser leurs pas, décrivant de longs lacets et des courbes capricieuses, puis ils sortirent de ces méandres sur des amas d'herbes arrachées dans la savane. Ils posaient ces amas deux par deux, ils les retiraient à mesure: c'était un stratagème par quoi l'homme dépassait l'élaphe le plus subtil et le loup le plus sagace. Quand ils eurent franchi trois ou quatre cent coudées, ils crurent avoir assez fait pour décourager la poursuite et ils continuèrent le voyage en ligne droite.
Ils avancèrent quelque temps en silence puis Nam et Gaw s'interpellèrent, tandis que Naoh dressait l'oreille. Au loin, un rauquement avait retenti: il se répéta trois fois, suivi d'un long miaulement.
Nam dit:
—Voici le Lion Géant!
—Marchons plus vite! murmura Naoh.
Ils firent une centaine de pas, sans que rien troublât la paix des ténèbres; ensuite la voix tonna, plus proche.
—Le Lion Géant est au bord de la rivière!