Tandis que les souvenirs parcouraient Naoh, il ne cessait de poursuivre les traces empreintes sur le sol et parmi les végétaux. La tâche était facile, car les errants, confiants dans leur nombre, dédaignaient de dissimuler leur marche. Ils avaient côtoyé le lac vers l'Orient et cherchaient probablement à rejoindre les rives du Grand Fleuve.

Deux projets se présentèrent au nomade: atteindre l'expédition avant qu'elle n'eût rejoint ses terres de chasse et lui dérober le Feu par la ruse; ou bien, la devancer, parvenir avant elle près de la horde, privée de ses meilleurs guerriers, et guetter l'heure favorable.

Afin de ne pas prendre une mauvaise route, il fallait d'abord suivre la piste. Et l'imagination sauvage, à travers les eaux, les collines et les steppes, ne cessait de voir les rôdeurs qui emportaient avec eux la force souveraine des hommes. Le rêve de Naoh avait la précision des réalités; il était plein d'actes, plein d'énergies, plein de gestes efficaces. Longtemps le veilleur s'y abandonna, tandis que la brise mollissait, s'affaissait, s'évanouissait de feuille en feuille, de brin d'herbe en brin d'herbe.

II
L'AFFUT DEVANT LE FEU

Les Oulhamr, depuis trois jours, suivaient la piste des Dévoreurs d'Hommes. Ils longèrent d'abord le lac jusqu'au pied des collines; puis ils s'engagèrent dans un pays où les arbres alternaient avec les prairies. Leur tâche fut aisée, car les rôdeurs avançaient nonchalamment; ils allumaient de grands feux pour rôtir leurs proies ou s'abriter de la fraîcheur des nuits brumeuses.

Au rebours, Naoh usait continuellement de ruses pour tromper ceux qui pourraient les suivre. Il choisissait les sols durs, les herbes souples qui se redressent promptement, profitait du lit des ruisseaux, passait, à gué ou à la nage, tels tournants du lac, et parfois enchevêtrait les traces. Malgré cette prudence, il gagnait du terrain. A la fin du troisième jour, il fut si proche des Dévoreurs d'Hommes qu'il crut pouvoir les atteindre par une marche de nuit.

—Que Nam et Gaw apprêtent leurs armes et leur courage…, dit-il. Ce soir, ils reverront le Feu!

Les jeunes guerriers, selon qu'ils songeaient à la joie de voir bondir les flammes ou à la force des ennemis, respiraient plus fort ou demeuraient sans souffle.

—Reposons-nous d'abord! reprit le fils du Léopard. Nous nous approcherons des Dévoreurs d'Hommes pendant leur sommeil, et nous essaierons de tromper ceux qui veillent.

Nam et Gaw conçurent la proximité d'un péril plus grand que tous les autres: la légende des Dévoreurs d'Hommes était redoutable. Leur force, leur audace et leur férocité dépassaient celles des hordes connues. Quelquefois, les Oulhamr en avaient surpris et exterminé des troupes peu nombreuses; plus souvent, c'étaient des Oulhamr qui avaient péri sous leurs haches tranchantes et leurs massues de chêne.