D'après le vieux Goûn, ils descendaient de l'Ours gris; leurs bras étaient plus longs que ceux des autres hommes; leurs corps aussi velus que les corps d'Aghoo et de ses frères. Et parce qu'ils se repaissaient des cadavres de leurs ennemis, ils épouvantaient les hordes craintives.
Quand le fils du Léopard eut parlé, Nam et Gaw, tout tremblants, inclinèrent la tête, puis ils prirent du repos jusqu'au milieu de la nuit.
Ils se levèrent avant que le croissant eût blanchi le fond du ciel. Naoh ayant reconnu d'avance la piste, ils marchèrent d'abord dans les ténèbres. Au lever de la lune, ils reconnurent qu'ils avaient dévié, puis ils retrouvèrent la voie. Successivement, ils traversèrent une brousse, passèrent le long de terres marécageuses et franchirent une rivière.
Enfin, du sommet d'un mamelon, cachés parmi des herbes drues, et secoués d'une émotion terrible, ils aperçurent le Feu.
Nam et Gaw grelottaient; Naoh demeurait immobile, les jarrets rompus et le souffle rauque. Après tant de nuits passées dans le froid, la pluie, les ténèbres, tant de luttes,—la faim, la soif, l'Ours, la Tigresse et le Lion Géant,—il apparaissait enfin, le Signe éblouissant des Hommes.
C'était, sur une plaine coupée de térébinthes et de sycomores, non loin d'une mare, un brasier en demi-cercle dont les flammes s'alanguissaient autour des tisons. Cela jetait une lueur de crépuscule qui imbibait, trempait, vivifiait la structure des choses.
Des sauterelles rouges, des lucioles de rubis, d'escarboucle ou de topaze agonisaient dans la brise; des ailes écarlates craquaient en se dilatant; une fumerolle brusque montait en spirale et s'aplatissait dans le clair de lune; il y avait des flammes lovées comme des vipères, palpitantes comme des ondes, imprécises comme des nues.
Les hommes dormaient, couverts de peaux d'élaphes, de loups, de mouflons, dont le poil était appliqué sur le corps. Les haches, les massues et les javelots s'éparpillaient sur la savane; deux guerriers veillaient. L'un, assis sur la provision de bois sec, les épaules abritées d'une toison de bouc, tenait la main sur son épieu. Un rai de cuivre frappait son visage recouvert, jusqu'auprès des yeux, d'un poil semblable au poil des renards. Son cuir velu rappelait le cuir des mouflons, sa bouche avançait des suçoirs énormes sous un nez plat, aux narines circulaires; il laissait pendre des bras longs comme ceux de l'Homme des Arbres, tandis que ses jambes se repliaient, courtes, épaisses et arquées.
L'autre veilleur marchait furtivement autour du foyer. Il s'arrêtait par intervalles, il dressait l'oreille, ses narines interrogeaient l'air humide qui retombait sur la plaine à mesure que s'élevaient les vapeurs surchauffées. D'une stature égale à celle de Naoh, il portait un crâne énorme, aux oreilles de loup, pointues et rétractiles; les cheveux et la barbe poussaient en touffes, séparés par des îlots de peau safran; on voyait ses yeux phosphorer dans la pénombre, ou s'ensanglanter aux reflets de la flamme; il avait des pectoraux dressés en cônes, le ventre plat, la cuisse triangulaire, le tibia en tranchant de hache, et des pieds qui eussent été petits sans la longueur des orteils. Tout le corps, lourd et jointé comme le corps des buffles, décelait une force immense, mais moins d'aptitude à la course que le corps des Oulhamr.