Faouhm, détachant ses yeux des dormeurs, examina ceux qui ressentaient plus amèrement la défaite que la lassitude. Beaucoup témoignaient de la belle structure des Oulhamr. C'étaient de lourds visages, des crânes bas, des mâchoires violentes. Leur peau était fauve, non noire; presque tous produisaient des torses et des membres velus. La subtilité de leurs sens s'étendait à l'odorat, qui luttait avec celui des bêtes. Ils avaient des yeux grands, souvent féroces, parfois hagards, dont la beauté se révélait vive chez les enfants et chez quelques jeunes filles. Quoique leur type les rapprochât de nos races inférieures, toute comparaison serait illusoire. Les tribus paléolithiques vivaient dans une atmosphère profonde; leur chair recelait une jeunesse qui ne reviendra plus, fleur d'une vie dont nous imaginons imparfaitement l'énergie et la véhémence.


Faouhm leva les bras vers le soleil, avec un long hurlement:

—Que feront les Oulhamr sans le Feu? cria-t-il. Comment vivront-ils sur la savane et la forêt, qui les défendra contre les ténèbres et le vent d'hiver? Ils devront manger la chair crue et la plante amère; ils ne réchaufferont plus leurs membres; la pointe de l'épieu demeurera molle. Le Lion, la Bête-aux-Dents-déchirantes, l'Ours, le Tigre, la Grande Hyène les dévoreront vivants dans la nuit. Qui ressaisira le Feu? Celui-là sera le frère de Faouhm; il aura trois parts de chasse, quatre parts de butin; il recevra en partage Gammla, fille de ma sœur, et, si je meurs, il prendra le bâton de commandement.

Alors Naoh, fils du Léopard, se leva et dit:

—Qu'on me donne deux guerriers aux jambes rapides et j'irai prendre le Feu chez les Fils du Mammouth ou chez les Dévoreurs d'Hommes, qui chassent aux bords du Double Fleuve.

Faouhm ne lui jeta pas un regard favorable. Naoh était, par la stature, le plus grand des Oulhamr. Ses épaules croissaient encore. Il n'y avait point de guerrier aussi agile, ni dont la course fût plus durable. Il terrassait Moûh, fils de l'Urus, dont la force approchait celle de Faouhm. Et Faouhm le redoutait. Il lui commandait des tâches rebutantes, l'éloignait de la tribu, l'exposait à la mort.

Naoh n'aimait pas le chef; mais il s'exaltait à la vue de Gammla, allongée, flexible et mystérieuse, la chevelure comme un feuillage. Naoh la guettait parmi les oseraies, derrière les arbres ou dans les replis de la terre, la peau chaude et les mains vibrantes. Il était, selon l'heure, agité de tendresse ou de colère. Quelquefois il ouvrait les bras, pour la saisir lentement et avec douceur, quelquefois il songeait à se précipiter sur elle, comme on fait avec les filles des hordes ennemies, à la jeter contre le sol, d'un coup de massue. Pourtant, il ne lui voulait aucun mal: s'il l'avait eue pour femme, il l'aurait traitée sans rudesse, n'aimant pas à voir croître sur les visages la crainte qui les rend étrangers.

En d'autres temps, Faouhm aurait mal accueilli les paroles de Naoh. Mais il ployait sous le désastre. Peut-être l'alliance avec le fils du Léopard serait bonne; sinon, il saurait bien le mettre à mort. Et, se tournant vers le jeune homme:

—Faouhm n'a qu'une langue. Si tu ramènes le Feu, tu auras Gammla, sans donner aucune rançon en échange. Tu seras le fils de Faouhm.