Il parlait la main haute, avec lenteur, rudesse et mépris. Puis il fit signe à Gammla.
Elle s'avançait, tremblante, levant ses yeux variables, pleins du feu humide des fleuves. Elle savait que Naoh la guettait parmi les herbes et dans les ténèbres: lorsqu'il paraissait au détour des herbes, comme s'il allait fondre sur elle, elle le redoutait; parfois aussi son image ne lui était pas désagréable; elle souhaitait tout ensemble qu'il pérît sous les coups des Dévoreurs d'Hommes et qu'il ramenât le Feu.
La main rude de Faouhm s'abattit sur l'épaule de la fille; il cria, dans son orgueil sauvage:
—Laquelle est mieux construite parmi les filles des hommes? Elle peut porter une biche sur son épaule, marcher sans défaillir du soleil du matin au soleil du soir, supporter la faim et la soif, apprêter la peau des bêtes, traverser un lac à la nage; elle donnera des enfants indestructibles. Si Naoh ramène le Feu, il viendra la saisir sans donner des haches, des cornes, des coquilles ni des fourrures!…
Alors Aghoo, fils de l'Aurochs, le plus velu des Oulhamr, s'avança plein de convoitise:
—Aghoo veut conquérir le Feu. Il ira avec ses frères guetter les ennemis par-delà le fleuve. Et il mourra par la hache, la lance, la dent du tigre, la griffe du Lion Géant ou il rendra aux Oulhamr le Feu sans lequel ils sont faibles comme des cerfs ou des saïgas.
On n'apercevait de sa face qu'une bouche bordée de chair crue et des yeux homicides. Sa stature trapue exagérait la longueur de ses bras et l'énormité de ses épaules; tout son être exprimait une puissance rugueuse, inlassable et sans pitié. On ignorait jusqu'où allait sa force: il ne l'avait exercée ni contre Faouhm, ni contre Moûh, ni contre Naoh. On savait qu'elle était énorme. Il ne l'essayait dans aucune lutte pacifique: tous ceux qui s'étaient dressés sur son chemin avaient succombé, soit qu'il se bornât à leur mutiler un membre, soit qu'il les supprimât et joignît leurs crânes à ses trophées. Il vivait à distance des autres Oulhamr, avec ses deux frères, velus comme lui, et plusieurs femmes réduites à une servitude épouvantable. Quoique les Oulhamr pratiquassent naturellement la dureté envers eux-mêmes et la férocité envers autrui, ils redoutaient, chez les fils de l'Aurochs, l'excès de ces vertus. Une réprobation obscure s'élevait, première alliance de la foule contre une insécurité excessive.
Un groupe se pressait autour de Naoh, à qui la plupart reprochaient son peu d'âpreté dans la vengeance. Mais ce vice, parce qu'il se rencontrait chez un guerrier redoutable, plaisait à ceux qui n'avaient pas reçu en partage les muscles épais ni les membres véloces.
Faouhm ne détestait pas moins Aghoo que le fils du Léopard; il le redoutait davantage. La force velue et sournoise des frères semblait invulnérable. Si l'un des trois voulait la mort d'un homme, tous trois la voulaient; quiconque leur déclarait la guerre devait périr ou les exterminer.
Le chef recherchait leur alliance; ils se dérobaient, murés dans leur méfiance, incapables de croire ni à la parole ni aux actes des êtres, courroucés par la bienveillance et ne comprenant pas d'autre flatterie que la terreur. Faouhm, aussi défiant et aussi impitoyable, avait pourtant les qualités d'un chef: elles comportaient l'indulgence pour ses partisans, le besoin de la louange, quelque socialité étroite, rare, exclusive, tenace.