Cependant, le Soleil et l'Eau mêlent leurs vies brillantes. L'Eau est immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n'est qu'un feu grand comme la feuille du nymphéa. Mais la lumière du Soleil est plus grande que l'Eau même: elle s'étale sur le marécage, elle remplit tout le ciel qui lui-même domine l'étendue de la terre. Dans sa fièvre, Naoh, sans cesser de songer aux Nains Rouges, au combat, aux embuscades et à la délivrance, s'étonne de la lumière si vaste venue d'un feu si petit. Un poids terrible enveloppe ses épaules; son cœur saute comme une panthère, il l'entend battre contre ses os…

Quelquefois, le Nomade se dresse et lève sa massue; la guerre le remplit tout entier, ses bras s'impatientent de ne pas frapper ceux qui insultent à sa force. Mais la prudence et la ruse reviennent, sans lesquelles aucun homme ne persisterait une saison: sa mort serait trop belle pour l'ennemi s'il allait la chercher lui-même; il faut qu'il fatigue les Nains Rouges, qu'il les effraye, qu'il en tue beaucoup. D'ailleurs, il ne veut pas mourir, il veut revoir Gammla. Et, quoiqu'il ne sache pas comment il décevra la horde, sa vie forte garde l'espoir, ne sent pas qu'elle puisse disparaître; elle s'étend aussi loin que les eaux et que la lumière.


D'abord les Nains Rouges n'avaient point paru, par crainte d'une embûche ou parce qu'ils attendaient une imprudence des Oulhamr. Ils se montrèrent vers le déclin du jour. On les voyait jaillir de leurs retraites et s'avancer jusqu'à l'entrée de l'arête granitique, avec un singulier mélange de glissements et de sauts, puis, arrêtés, ils considéraient le marécage. L'un ou l'autre poussait un cri, mais les chefs gardaient le silence, attentifs. Au crépuscule, les corps rouges grouillèrent; on eût dit, dans la lueur cendreuse, d'étranges chacals dressés sur leurs pattes de derrière. La nuit vint. Le feu des Oulhamr étendit sur les eaux une clarté sanglante. Derrière les buissons, les feux des assiégeants cuivraient les ténèbres. Des silhouettes de veilleurs se profilaient et disparaissaient. Malgré des simulacres d'attaque, les agresseurs se tinrent hors de portée.


Le jour suivant fut d'une longueur insupportable. Maintenant les Nains Rouges circulaient sans cesse, tantôt par petits groupes, tantôt en masse. Leurs mâchoires élargies exprimaient une opiniâtreté invincible. On sentait qu'ils poursuivraient sans relâche la mort des étrangers; c'était un instinct développé en eux depuis des centaines de générations, et sans lequel ils eussent succombé devant des races d'hommes plus fortes mais moins solidaires.

Durant la seconde nuit, ils n'esquissèrent aucune attaque: ils gardaient un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mêmes, soit qu'ils ne les eussent pas allumés, soit qu'ils les eussent transportés au loin, demeuraient invisibles. Vers l'aube il y eut une rumeur brusque, et l'on eût dit que des buissons s'avançaient ainsi que des êtres. Quand le jour pointa, Naoh vit qu'un amas de branchages obstruait l'abord de la chaussée granitique: les Nains Rouges poussèrent des clameurs guerrières. Et le nomade comprit qu'ils allaient avancer cet abri. Ainsi pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se découvrir, ou jaillir brusquement, en grand nombre, pour une attaque décisive.

La situation des Oulhamr s'aggravait par elle-même. Leur provision épuisée, ils avaient eu recours aux poissons du marécage. Le lieu n'était pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou quelque brême; et malgré qu'ils y joignissent des batraciens, leurs grands corps et leur jeunesse souffraient de pénurie. Nam et Gaw, à peine adultes et faits pour croître encore, s'épuisaient. Le troisième soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d'une immense inquiétude. Il avait fortifié l'abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des Nains Rouges, et lui-même ne lancerait-il pas moins bien la sagaie? Sa massue s'abattrait-elle aussi meurtrière?

L'instinct lui conseillait de fuir à la faveur des ténèbres. Mais il fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage: c'était probablement impossible…

Il jeta un regard vers l'Ouest. Le croissant avait pris de l'éclat et ses cornes s'émoussaient; il descendait à côté d'une grande étoile bleue qui tremblotait dans l'air humide. Les batraciens s'appelaient de leurs voix vieilles et tristes, une chauve-souris vacillait parmi des noctuelles, un grand-duc passa sur ses ailes pâles, on voyait luire brusquement les écailles d'un reptile. C'était un de ces soirs familiers à la Horde, quand elle campait près des eaux, sous un ciel clair. Les images anciennes remplirent la tête de Naoh, avec un bourdonnement. Une scène se détacha parmi les autres, qui l'amollissait comme un enfant. La Horde campait auprès de ses feux; le vieux Goûn laissait couler ses souvenirs qui enseignaient les hommes; une odeur de chair rôtie flottait avec la brise, et l'on apercevait, derrière une jungle de roseaux, la longue lueur du marécage dans le clair de lune.