Trois filles se levèrent parmi les femmes. Elles rôdaient autour des feux; elles dépensaient l'ardeur de leur vie qu'un jour de lassitude n'avait pu assoupir; elles passèrent devant Naoh, avec leur rire étrange et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et dans l'instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les embûches des hommes et la rudesse du monde, cette image était la chose profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait jaillir de sa poitrine un souffle rauque… Elle s'effaça. Il secoua la tête, il recommença de songer à son sauvetage. Une fièvre le prit, il se dressa et tourna le Feu; il marcha dans la direction des Nains Rouges.

Ses dents grincèrent: l'abri de branches s'était encore rapproché; peut-être, la nuit suivante, l'ennemi pourrait-il commencer l'attaque.

Soudain, un cri aigu perça l'étendue, une forme émergea de l'eau, d'abord confuse; puis Naoh reconnut un homme. Il se traînait; du sang coulait d'une de ses cuisses. Il était d'étrange stature, presque sans épaules, la tête très étroite. Il sembla d'abord que les Nains Rouges ne l'eussent pas aperçu, puis une clameur s'éleva, les sagaies et les pieux sifflèrent. Alors, des impressions tremblèrent dans Naoh et le soulevèrent. Il oublia que cet homme devait être un ennemi; il ne sentit que le déchaînement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut vers le blessé comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le frappa à l'épaule sans l'arrêter. Il poussa son cri de guerre, il se précipita sur le blessé, l'enleva d'un seul geste et battit en retraite. Une pierre lui choqua le crâne, une seconde sagaie lui écorcha l'omoplate… Déjà il était hors de portée… et, ce soir-là, les Nains Rouges n'osèrent pas encore risquer la grande lutte.

III
LA NUIT SUR LE MARÉCAGE

Quand le Fils du Léopard eut tourné le Feu, il déposa l'homme sur les herbes sèches et le considéra avec surprise et méfiance. C'était un être extraordinairement différent des Oulhamr, des Kzamms et des Nains Rouges. Le crâne, excessivement long et très mince, produisait un poil chétif, très espacé; les yeux, plus hauts que larges, obscurs, ternes, tristes, semblaient sans regard; les joues se creusaient sur de faibles mâchoires dont l'inférieure se dérobait ainsi que la mâchoire des rats; mais ce qui surprenait surtout le chef, c'était ce corps cylindrique, où l'on ne discernait guère d'épaules, en sorte que les bras semblaient jaillir comme des pattes de crocodile. La peau se montrait sèche et rude, comme couverte d'écailles, et faisait de grands replis. Le Fils du Léopard songeait à la fois au serpent et au lézard.

Depuis que Naoh l'avait déposé sur les herbes sèches, l'homme ne bougeait pas. Parfois ses paupières se soulevaient lentement, son œil obscur se dirigeait sur les Nomades. Il respirait avec bruit, d'une manière rauque, qui était peut-être plaintive. Il inspirait à Nam et à Gaw une vive répugnance; ils l'eussent volontiers jeté à l'eau. Naoh s'intéressait à lui, parce qu'il l'avait sauvé des ennemis, et, beaucoup plus curieux que ses compagnons, il se demandait d'où l'autre venait, comment il se trouvait dans le marécage, comment il avait reçu sa blessure, si c'était un homme ou un mélange de l'homme et des bêtes qui rampent. Il essaya de lui parler par gestes, de lui persuader qu'il ne le tuerait point. Puis il lui montra l'abri des Nains Rouges, en faisant signe que c'était d'eux que viendrait la mort.

L'homme, tournant son visage vers le chef, poussa un cri sourd et très guttural. Naoh crut qu'il avait compris.

Le croissant touchait au bout du firmament, la grande étoile bleue avait disparu. L'homme, à demi redressé, appliquait des herbes sur sa blessure; on voyait parfois une faible scintillation dans son œil opaque.

Lorsque la lune sombra, les étoiles allongèrent leurs scintillations sur les ondes et l'on entendit travailler les Nains Rouges. Ils travaillèrent toute la nuit, les uns chargés de branchages, les autres avançant le retranchement. Plusieurs fois, Naoh se leva pour combattre. Mais il percevait le nombre des ennemis, leur vigilance et leurs embûches; il comprenait que chaque mouvement des Oulhamr serait dénoncé; et il se résigna, comptant sur les hasards de la lutte.

Une nouvelle nuit passa. Au matin, les Nains Rouges lancèrent quelques sagaies qui vinrent s'abattre près du retranchement. Ils crièrent leur joie et leur triomphe.