Tous trois, prêts au meurtre, guettaient Naoh. Mais une rumeur s'éleva parmi les guerriers. Même ceux qui blâmaient en Naoh la faiblesse de ses haines ne voulaient pas le voir périr après la destruction de tant d'Oulhamr et lorsqu'il promettait de ramener le Feu. On le savait riche en stratagèmes, infatigable, habile dans l'art d'entretenir la flamme la plus chétive et de la faire rejaillir des cendres: beaucoup croyaient à sa chance.

A la vérité, Aghoo aussi avait la patience et la ruse qui font aboutir les entreprises, et les Oulhamr comprenaient l'utilité d'une double tentative. Ils se levèrent en tumulte; les partisans de Naoh, s'encourageant aux clameurs, se rangèrent en bataille.

Étranger à la crainte, le fils de l'Aurochs ne méprisait pas la prudence. Il remit à plus tard la querelle. Goûn-aux-os-secs rassembla les idées brumeuses de la foule:

—Les Oulhamr veulent-ils disparaître du monde? Oublient-ils que les ennemis et les eaux ont détruit tant de guerriers: sur quatre, il en demeure un seul. Tous ceux qui peuvent porter la hache, l'épieu et la massue doivent vivre. Naoh et Aghoo sont forts parmi les hommes qui chassent dans la forêt et sur la savane: si l'un d'eux meurt, les Oulhamr seront plus affaiblis que s'il en périssait quatre autres… La fille du Marécage servira celui qui nous rendra le Feu; la horde veut qu'il en soit ainsi.

—Qu'il en soit ainsi!! appuyèrent des voix rugueuses.

Et les femmes, redoutables par leur nombre, par leur force presque intacte, par l'unanimité de leur sentiment, clamèrent:

—Gammla appartiendra au ravisseur du Feu!

Aghoo haussa ses épaules poilues. Il exécra la foule, mais ne jugea pas utile de la braver. Sûr de devancer Naoh, il se réserva, selon les rencontres, de combattre son rival et de le faire disparaître. Et sa poitrine s'enfla de confiance.

II
LES MAMMOUTHS ET LES AUROCHS

C'était à l'aube suivante. Le vent du haut soufflait dans la nue, tandis que, au ras de la terre et du marécage, l'air pesait torpide, odorant et chaud. Le ciel tout entier, vibrant comme un lac, agitait des algues, des nymphéas, des roseaux pâles. L'aurore y roula ses écumes. Elle s'élargit, elle déborda en lagunes de soufre, en golfes de béryl, en fleuves de nacre rose.